"Rien n'est plus surprenant pour ceux qui considèrent les affaires humaines avec un oeil philosophique que de voir la facilité avec laquelle la majorité (the many) est gouvernée par la minorité (the few) et d'observer la soumission implicite avec laquelle les hommes révoquent leurs propres sentiments et passions en faveur de leurs dirigeants. Quand nous nous demandons par quels moyens cette chose étonnante est réalisée, nous trouvons que, comme la force est toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n'ont rien pour les soutenir que l'opinion. C'est donc sur l'opinion seule que le gouvernement est fondé et cette maxime s'étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militaires aussi bien qu'aux plus libres et aux plus populaires"

(David Hume, in Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Collection Liber, 1997, Points, 2003 P.257, aussi in Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, Raisons d'agir/Seuil, 2012, p.257-258)

jeudi 31 décembre 2009

en ligne: Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales Décembre 2003 - n°150




Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu
Actes de la recherche en sciences sociales
Décembre 2003 - n°150














4 Pierre Bourdieu et l'anthropologie

9 Du bon usage de l'ethnologie
Bourdieu Pierre - Mammeri Mouloud

19 L'exclu de la famille La parenté selon Pierre Bourdieu
Bensa Alban

27 De l'enracinement et du déracinement
Habitus, domesticité et nostalgie structurelle kabyles

Silverstein Paul A.

43 L'objectivation participante
Bourdieu Pierre

59 La connaissance de soi et la science
Bouveresse Jacques

65 L'anthropologie économique de Pierre Bourdieu
Boyer Robert

79 La fabrique de l'habitus économique
Bourdieu Pierre

Reading Pierre Bourdieu in a Dual Context. Essays from India and France






Reading Pierre Bourdieu in a Dual Context
Essays from India and France


Edited by Roland Lardinois, Meenakshi Thapan
ISBN: 978-0-415-40114-2
Published by: Routledge India

About the Book

1. The Crises of Imperial Societies Christophe Charle 2. Thinking the State with Bourdieu and Foucault U. Kalpagam 3. Bourdieu’s Theory of the Symbolic: Traditions and Innovations Sheena Jain 4. The Field of Indian Knowledge in France in the 1930s Roland Lardinois 5. Literature and Politics During the German Occupation Gisele Sapiro 6. Symbolic Violence and Masculine dominance in the Vichy Regime Francine Muel-Dreyfus 7. Habitus, Performance and Women’s Experience in Everyday Life Meenakshi Thapan 8. Pierre Bourdieu and Anthropology Alban Bensa 9. Documents and Testimony: Violence in the Bombay Riots Deepak Mehta Index
Table of Contents

Introduction by the Editors 1. The Crises of Imperial Societies 2. Thinking the State with Bourdieu and Foucault 3. Bourdieu’s Theory of the Symbolic: Traditions and Innovations 4. The Field of Indian Knowledge in France in the 1930s 5. Literature and Politics During the German Occupation 6. Symbolic Violence and Masculine dominance in the Vichy Regime 7. Habitus, Performance and Women’s Experience in Everyday Life 8. Pierre Bourdieu and Anthropology 9. Documents and Testimony: Violence in the Bombay Riots. Index
About the Author(s)

Roland Lardinois teaches at the CNRS, Paris.

Meenakshi Thapan teaches in the Department of Sociology, University of Delhi.

Von Effi Böhlke und Rainer Rilling (Hrsg.) , Bourdieu und die Linke. Politik – Ökonomie – Kultur



Bourdieu und die Linke. Politik – Ökonomie – Kultur


Von Effi Böhlke und Rainer Rilling (Hrsg.)

Schriften 15 der Rosa-Luxemburg-Stiftung

320 Seiten, Pappband

ISBN 978-3-320-02112-2





»Ich war eigentlich nie ganz davon überzeugt, mit gutem Recht die Rolle eines Intellektuellen auszufüllen. Und ich habe stets versucht und versuche es noch hier , meinem Denken alles auszutreiben, was, wie der philosophische Intellektualismus, mit diesem Status verbunden sein kann.«
Pierre Bourdieu



Aus Anlass des 5. Todestages von Pierre Bourdieu (1930 bis 2002) veranstaltete die Rosa-Luxemburg-Stiftung Berlin am 26. und 27. Januar dieses Jahres ein deutsch-französisches Kolloquium, um Werk, Wirken und Wirkung eines Franzosen zu diskutieren, der wie kein anderer seiner Generation die objektivierende Analyse der gegenwärtigen Gesellschaften mit der harten Kritik an denselben und ihrer praktischen Infragestellung verband. Gerade indem er den Anspruch erhob, die Tatsachen der sozialen Welt so auszusprechen, wie sie sind, also die Augen nicht zu-, sondern aufzumachen, deckte er die in den heutigen Gesellschaften verborgenen Ungleichheiten, Ungleichgewichte, Ungerechtigkeiten, Widersprüche und Herrschaftsrelationen auf und wurde, auch im Rahmen seiner eigenen Zunft – der Soziologie – zu einem unbequemen, da äußerst kritischen Denker. Sein praktisch-politisches Engagement am Ende seines Lebens scheint insofern nicht im Widerspruch zu seiner Theorie zu stehen; vielmehr lässt es sich als Konsequenz derselben verstehen oder, wenn man so will, als Ausbruch aus dem Zirkel der reinen Theorie, mit der man die Welt zwar angemessen interpretieren, jedoch zumindest nicht direkt verändern kann.

Vita und Werk Pierre Bourdieus schienen den Veranstaltern spannungsreich und spannend genug, um daraus ein anderthalbtägiges Kolloquium zu konzipieren, zu dem ReferentInnen aus Frankreich und Deutschland eingeladen wurden und das sich ausdrücklich, über den engeren Kreis der Bourdieu-Spezialisten hinaus, an die breitere intellektuell und politisch interessierte Öffentlichkeit richtete. Bereits im Vorfeld stieß die Tagung auf breite Resonanz: Es meldeten sich weit über 200 InteressentInnen an. Das Publikum war, was die Generationsfrage sowie die institutionelle und lokale Herkunft anbelangt, erfreulich gemischt.


Die Autoren der Beiträge sind:
Lothar Peter, Louis Pinto, Margareta Steinrücke, Gérard Mauger, Manfred Lauermann, Irene Dölling, Frédéric Lebaron, Danièle Linhart, Rolf-Dieter Hepp, Lars Schmitt, Franz Schultheis, Beate Krais, Joseph Jurt, Gunter Gebauer, Gerhard Schäfer, Stephan Moebius, Loïc Wacquant, Effi Böhlke, Rainer Rilling

à paraître: Sébastien Chauvin, Les agences de la précarité

Sébastien Chauvin
Les agences de la précarité
Intérim industriel et mobilisations de journaliers à Chicago

Collection Liber
Editeur Seuil
ISBN 2020986884
Date de parution avril 2010

mercredi 30 décembre 2009

Ecoutez: Pierre Bourdieu à l'IEP de Bordeaux, le 15 mars 2001

écoutez: Pierre Bourdieu à l'IEP de Bordeaux, dans le cadre des rencontres IEP/Sud-Ouest, le 15 mars 2001 (Durée : 2 h 20 min).
http://lbsjs.free.fr/Bourdieu/bourdieu_iep_bdx_150301.ram


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Hommage à Pierre Bourdieu de la part de
l'Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux
Rencontres I.E.P./Sud Ouest


Les Rencontres I.E.P./Sud Ouest sont en deuil : Pierre BOURDIEU est mort, mercredi 24 janvier, à l'Hôpital Saint-Antoine, des suites d'un cancer.
Le 15 mars 2001, il était venu "subir" l'épreuve du Grand Oral, dans l'amphi Montesquieu.
En fait, cela avait constitué un véritable événement ; d'abord du fait de la richesse, de la profondeur et de la diversité de ses écrits dont les quatorze étudiants de l'équipe de préparation s'étaient partagé la lecture ; aussi parce que, durant cette après-midi ensoleillée, plus de mille personnes, bien au delà du monde universitaire, s'étaient retrouvées pour écouter cet intellectuel exigeant ; surtout parce que tout le monde avait été frappé par sa disponibilité à l'égard des étudiants, ainsi que par la conviction avec laquelle il avait répondu aux questions posées par son "jury", aussi bien pour synthétiser de façon éclatante des pans entiers de ses théories que pour raconter, avec des détails émouvants, des faits de son itinéraire personnel. Alors qu'il avait toujours été très discret sur lui-même.
Une illustration : cela faisait des années que nous l'invitions à honorer de sa présence une Rencontre I.E.P./Sud Ouest. Et chaque année, il trouvait une justification pour répondre aimablement mais négativement ; parce qu'en fait, il voulait rester cohérent avec sa critique des Grandes Ecoles ; il prenait donc un malin plaisir à refuser notre invitation. Au printemps 1998, il avait avancé l'argument que sa santé l'empêchait de prendre des engagements trop lointains... Evidemment, nous ne l'avions pas cru ! Et même, nous en avons plaisanté avec lui, lors de son passage à l'I.E.P, en mars dernier...
Sa disparition est une immense perte pour tous les dominés, pour tous ceux pour lesquels la Liberté ne relève pas d'un hypothétique état de fait mais oriente des actes et donc constitue un processus, davantage de résistance que de conquête ; aussi pour ceux pour lesquels les Sciences Humaines ne peuvent être qu'un instrument critique et non la continuation de la domination, par d'autres moyens. Certes, le décès d'un être humain est propice aux louanges, plus ou moins sincères et qui, par leur excès, peuvent parvenir à masquer la réalité des faits. Ceci est particulièrement vrai pour Pierre BOURDIEU : il ne faudra laisser personne tenter de faire oublier que son oeuvre a été un combat, c'est-à-dire que, bien évidemment, il avait des adversaires.

Christiane RESTIER, qui anima l'équipe de préparation de ce Grand Oral
Jean-Pierre LECOURT, Coordinateur des Rencontres I.E.P./Sud Ouest
http://raisonsdagir.org/

à paraître: Louis Pinto, La religion intellectuelle

Louis Pinto
La religion intellectuelle , Emmanuel Levinas, Hermann Cohen, Jules Lachelier
Collection Philo.d'aujourd'hui
ISBN 2130580475
PUF
Date de parution avril 2010

Le Mot de l'éditeur :
Ce qui réunit ces trois penseurs, au delà d’importantes différences, est une attitude anti-mystique : le contact avec l’Absolu ne passe pas par les voies de l’affectivité mais par celles de l’abstraction, de l’intellect, de l’effort sur soi-même. Les demandes de salut intellectuel qu’ils tendent à satisfaire sont celles des groupes les moins attirés par les pratiques magiques, émotionnelles et « populaires » : l’Absolu ne se donne pas comme une chose à prendre mais dans la distance, le retrait, l’annonce, la promesse.

Louis Pinto, directeur de recherche au CNRS (sociologie), est membre du Centre de sociologie européenne et enseigne à l’EHESS. Plusieurs de ses travaux ont porté sur des philosophes (Les Neveux de Zarathoustra. La réception de Nietzsche en France, Seuil, 1995 ; La Vocation et le métier de philosophe. Pour une sociologie de la philosophie dans la France contemporaine, Seuil, 2007 ; La Théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au XXe siècle, Le Cerf, 2009). Il a également abordé d’autres domaines comme la culture, les intellectuels, l’histoire des sciences sociales, l’enseignement, la presse, la consommation.

Entretien avec Pierre Bourdieu, Paru dans " Flux News " n°27

" La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes "
(entretien avec Lino Polegato), Flux News (revue d’actualité et d’art contemporain éditée en Belgique), 27, janvier-février 2002, p.7, 24.


Entretien avec Pierre Bourdieu

Pour Pierre Bourdieu l'engagement n'est pas un mythe mais une réalité et un combat de tous les jours. Ce chercheur en sciences sociales, ce professeur du Collège de France, est probablement un des rares intellectuels à encore oser dire haut et fort son mépris pour un système entièrement à la solde d'un pouvoir dominant. A la tête d'un réseau de chercheurs, le sociologue veut se servir du travail scientifique comme d'une arme politique. Cet infatigable combattant a produit, dans Contre-feux 2, un texte où il dénonce les méfaits de la marchandisation et de la mondialisation appliquées à la culture.

Flux News : Avec l'écroulement des twin towers et quoi qu'il arrive par la suite, Ben Laden semble bel et bien avoir gagné la bataille des symboles dans son combat avec l'Amérique. Après le 11 septembre, le monde ne sera plus pareil. La sociologie de combat doit-elle changer de stratégie ?

Pierre Bourdieu : Ce qui apparaît en conséquence de ce qui s'est passé, c'est que les rapports de force qui gouvernent le monde sont plus évidents que jamais, c'est-à-dire que la puissance dominante, à différents points de vue, économiquement, culturellement, linguistiquement, symboliquement, etc., est actuellement dans une position de juge suprême. On parle toujours de gendarme du monde, je pense que c'est une expression tout à fait acceptable et de facto elle se vérifie puisque tacitement la communauté mondiale a donné carte blanche aux États-Unis pour faire régner un certain ordre. Donc la question se pose de savoir si la logique qui correspond à ces rapports de force économiques, symboliques culturels, etc., si cette logique peut se perpétuer. Le rôle de l'ONU est tout à fait restreint, elle sert de VIP d'accompagnement, et je pense que le problème se pose plus que jamais d'un gouvernement mondial et d'un gouvernement de l'ordre mondial qui ne serait pas soumis à ce point à la force matérielle et symbolique. Malheureusement, cet ordre mondial ne peut pas s'obtenir sans coupable. Je crois que les rapports de force sont tellement écrasants à l'instant actuel en faveur des dominants, que l'on ne voit pas comment sortir d'une " reptation ". Tout pourrait-il venir de l'instauration d'un mouvement où les dominants ne seraient pas toujours juge et partie ? C'est la grande question : actuellement on a la justice du plus fort. La campagne d'Afghanistan, à laquelle on peut trouver des justifications partielles, est tout de même une affirmation d'une justice unilatérale. Je pense que les institutions européennes font voir leur subordination, pour ne pas dire leur soumission totale aux forces dominantes. Malheureusement ce n'est pas seulement dans l'ordre politico-militaire, mais c'est aussi dans l'ordre commercial, économique, etc. . Il est de plus en plus évident que l'ordre mondial est aux mains des forces occidentales, et, à l'intérieur de ces forces occidentales, aux mains des États- Unis. C'est plus qu'inquiétant.

Flux: La seule réaction visible et possible, ce sont aujourd'hui les manifestations des anti-mondialistes à Bruxelles qui font un peu figure d'anecdote. Après avoir vu les quelques images à la T.V., on a l'impression de voir défiler des gens quadrillés qui sont là plus pour le côté folklorique que pour autre chose. Tout ça semble un peu vide de sens...

P.B. : C'est compliqué! Il y a toutes sortes de choses, il y a la confédération européenne des syndicats qui est une étrange institution, pas très dynamique ni très inspirée, mais il y a aussi, dans ce mouvement que l'on appelle anti-mondialisation, des forces plus ou moins conscientes, plus ou moins compétentes et rigoureuses. Un des grands problèmes est de savoir comment ces forces pourraient arriver à s'organiser et à se " conscientiser " afin de développer un vrai programme alternatif. C'est pourquoi j'ai parlé d'un mouvement social européen; il faut bien commencer par quelque chose. Si on parvenait à faire un vrai mouvement social européen, capable de regrouper les instances syndicales comme la fédération européenne des syndicats et, à travers cette rénovation des forces critiques, les gouvernements et les instances communautaires, peut-être que l'on pourrait changer quelque chose à l'équilibre mondial qui actuellement est terriblement déséquilibré. Au fond, je décris l'espace mondial comme un champ, un champ de forces, et dans un champ il y a toujours plusieurs pôles. Actuellement, comme dans le champ religieux au Moyen âge où le dominant est écrasant au point que les hérésies, les résistances, les révoltes sont, à la limite, intérieures aux dominants eux-mêmes alors que, du côté des dominé, le déséquilibre est tel que l'on ne voit pas comment pourrait surgir une force de résistance. Il y a, bien sûr, des tas de mouvements parfois très importants mais complètement inaperçus, en Amérique latine, en Asie du sud, en Corée , en Afrique, mais tous ces mouvements sont dispersés, je ne vois pas comment ils pourraient se rassembler et même se rendre visibles. Ce que vous dites à propos des mouvements à Bruxelles tient en grande partie au fait que ces mouvements passent inaperçus parce que les médias n'en parlent pas ou très peu.

Flux : Ils en parlent mais à leur manière, l'image est traitée comme si c'était des Robins des bois...

P.B. : Exactement! Un commentateur politique français a été jusqu'à comparer José Bové à Ben Laden. Ces gens des médias sont terribles. Un des grands obstacles à la constitution de forces de résistance est le fait que les dominants contrôlent les médias comme jamais dans l'histoire. J'ai beaucoup insisté là-dessus dans Contre-feux 2. On avait autrefois dans la plupart des régimes politiques une opposition entre les détenteurs de la force physique, la force du chevalier, de l'ardeur, de l'épée, et la force symbolique du sacerdote, du détenteur d'un pouvoir symbolique de type religieux alors que de nos jours le nouvel ordre dominant réunit à la fois la force économique et la force symbolique , une force quasi absolue. De nos jours, tous les grands journaux français sont complètement contrôlés, très directement ; des journaux apparemment autonomes comme Le Monde sont des sociétés d'actionnaires dominées par les grandes puissances d'argent. Donc l'autonomie relative des médias qui rendrait possible une certaine représentation fictive, et du même coup un certain soutien aux forces de résistance, tout ça disparaît. C'est vrai que la description porte à un extrême pessimisme.

Flux: : L'intrusion au pouvoir de Berlusconi en Italie me semble être une espèce de poison dans l'Europe. L'Europe semble devenir à travers l'Italie, qui est la première touchée, le laboratoire d'un système de contrôle d'un nouvel ordre ...

P.B. : Il y a bientôt dix ans, je passais pour fou quand je disais que les combinaisons à la Berlusconi, - et Tapie n'en est pas loin -, ce sont des combinaisons fascistoïdes de pouvoirs qui cumulent l'argent, l'économie et des formes modernes de domination dans lequel certain usage des médias est associé à un détournement des sports dans le sens de la domestication.
L'affaire de Serbie a été une forme très moderne de fascisme dans lequel des dirigeants fascistoïdes s'appuyaient sur les moyens de communication les plus modernes. Haider ou Berlusconi sont la forme visible et caricaturale de ce qui se passe partout. Busch, dans sa politique répressive, n'est pas loin d'un pouvoir fasciste. On nous évoque les trois quarts du temps la démocratie américaine. En fait, c'est un régime extraordinairement autoritaire qui use de toutes les ressources d'oppression, l'armée, la prison et les médias qui sont la forme la plus perverse de l'opium du peuple.

Flux: Y a-t-il aujourd'hui des raisons de rester optimistes, y a-t-il des exemples à suivre qui vous donne chaud au c¦ur dans cette lutte permanente ? À qui pensez-vous principalement, du côté occidental ?

P.B. : Il y a beaucoup de gens, mais ils sont dispersés. On ne peut pas donner de noms précis, même si parmi les intellectuels il en reste quelques-uns. Il y a des mouvements sociaux très importants dans tous les pays, y compris en Belgique, tous ces gens qui mènent une politique underground très dynamique. Il y en a encore dans les mouvements artistiques aussi. Je pense à tous ces nouveaux mouvements sociaux qui passent inaperçus parce que les médias ne veulent pas les voir ou ne les voient pas parce qu'ils ne sont pas conformes aux représentations ordinaires du syndicalisme, qui font des manifs, etc. Il y a actuellement en France dans les services publics d'énormes forces de résistance : les sages-femmes, les infirmières, les médecins, les internes; on les décrit comme des corporatistes attachés à défendre des acquis, alors que ce sont des gens qui en défendant leur acquis défendent les intérêts de l'universel. Les prises de position récentes de médecins, de chefs de cliniques, de directeurs d'hôpitaux, etc., gens en principe tout à fait conservateurs, ont conduit à des démarches absolument extraordinaires ; ils ont fait des revendication techniques fondées sur la condition qui est faite de plus en plus aux hôpitaux pour soigner les malades; ils ont fait des revendications d'une universalité absolue, alors que ces gens-là ne sont pas du tout relayés et, quand ils le sont, c'est toujours sous une forme dépréciative pour ne pas dire caricaturale ou destructrice. Parmi les facteurs de pessimisme, il y a quand même le rôle terrible des intellectuels dans leur grande majorité. Je trouve que c'est une faillite. C'est vrai que j'ai souvent accueilli avec ironie leurs actions subversives lorsque la subversion était à la mode mais je n'aurais jamais cru que l'on arriverait à une telle déconfiture. L'univers médiatico-journalistique des intellectuels médiatiques ou des journalistes intellectuels, tout cet univers-là est globalement parvenu à un état de soumission qui est pathétique et très souvent dans la bonne foi : c'est un effet d'ignorance. Lorsqu'ils étaient révolutionnaires, ces gens étaient pareils, c'est-à-dire qu'ils ne connaissaient rien à la réalité sociale. Ils suivent en fait le plus offrant. Alors, évidemment, très souvent il y a des intrusions directes du capital économique dans les journaux, dans l'édition, dans tous ce qui est intellectuel comme le théâtre, la peinture, les musées. Il y a des choses absolument extraordinaires comme de voir Pinault créer un musée. Les intellectuels n'étant pas pour la plupart dotés d'instruments d'analyse qui leur permettraient de comprendre ce qui se passe, ils tombent dans tous les panneaux en toute bonne foi et en grande partie par ignorance.

Flux: Vous dites que les artistes aujourd'hui doivent êtres indépendants et qu'ils doivent assumer eux-mêmes leurs moyens de production et de diffusion, un peu comme les artistes du Quattrocento en Italie. Ils n'ont donc plus seulement la mission d'inventer des ¦uvres mais aussi celle de trouver les moyens efficaces pour les rendre visibles ?

P.B. : Le problème se pose un peu dans tous les domaines : l'édition, le cinéma, les arts plastiques. Il faut que les artistes s'occupent de leurs moyens de diffusion, qu'ils ne se contentent pas de faire des ¦uvres. Un des grands obstacles est que ceux qui s'occupent de ça, ce sont les commerciaux, les cyniques, les vendus. Et les purs dans le sens technique du terme sont indifférents à ces choses-là et même hostiles. Mais je pense que les temps ont changé et que là aussi il faudrait une sorte d'aggiornamento. Malheureusement tous ces gens se méfient de la sociologie alors que c'est la seule discipline qui pourrait leur fournir des armes. Actuellement, en matière de cinéma, ça commence, les réalisateurs s'occupent de trouver des moyens commerciaux, etc. Je pense aux structures de type coopératives ; tout ce qu'a fait le mouvement ouvrier au 19e siècle devrait être revisité ; il y a eu des inventions extraordinaires et le mouvement social a eu à l'origine à se construire dans des conditions tout à fait authentiques contre les forces économiques et sociales. Sans armes juridiques, économiques, ces gens ont fait des inventions formidables, des coopératives, des caisses de soutien, etc. Il y a un peu de ça aux États-Unis dans la lutte contre l'oppression centraliste, les artistes se sont unis dans un espèce de groupe solidaire de défense. Je trouve qu'ils faut aller plus loin, il faudrait qu'ils fassent des stratégies de boycott de certaines expositions, des stratégies de création de lieux d'exposition qui pourrait être ennoblis par la présence des plus célèbres. C'est la même chose en télévision. Malheureusement, la conscience des réalités est peut-être au plus bas chez les producteurs culturels. C'est bizarre, ces professions dans lesquelles les meilleurs sont portés par une sorte d'idéalisme inspiré, qui les détourne de la considération des réalités économiques et sociales. Or, aujourd'hui les inspirés devraient êtres aussi paradoxalement des entrepreneurs, pour lutter contre l'emprise de l'entreprise sur les entreprises culturelles. Par exemple, l'affaire de Pinault qui crée son musée. J'ai vu des gens qui se prétendaient de gauche, des administrateurs culturels, se précipiter pour accepter ce musée qui est une sorte de vitrine pour grands patrons. C'est tout a fait étonnant qu'il n'y ait pas eu de conscience commune là-dessus. Il y a eu une ou deux lettres dans Le Monde et aussitôt tout cela a été évacué comme combat d'arrière-garde, marxiste, archaïque, etc. Et de même lors du passage du journal Le Monde en société par actions : on pensait que ça allait susciter des réactions critiques, pas du tout, ça a été le silence absolu.

Flux.: Le débat critique a pratiquement disparu de la scène publique aujourd'hui et bizarrement, à l'heure où les intellectuels démissionnent en masse, on retrouve une conscience collective chez les petites gens. S'il reste une utopie qui puisse servir de levier, c'est peut-être celle-là ?

P.B. : Oui effectivement, mais comment trouver les techniques de mobilisation ? J'ai consacré beaucoup d'efforts au mouvement social, à un mouvement comme Sud. Il y a des mouvements dans l'éducation nationale, il y a le mouvement des sages-femmes, des infirmières. Par exemple, toutes les féministes françaises ou francophones sont tombées à bras raccourcis sur La domination masculine alors que des mouvements de revendication comme celui des sages- femmes se réclamaient de cette même Domination masculine, c'est tout à fait étonnant. Les intellectuels sont tellement coupés des réalités sociales que non seulement ils ne contribuent pas mais ils combattent ceux qui contribuent. C'est vraiment le monde renversé. On ne sait plus tellement à quel saint se vouer. Il y a une sorte de redondance, on dit la même chose sur tous les terrains.

Flux: ...Sur le rôle de l'artiste aujourd'hui?

P.B. : Je pense que les artistes ont un rôle, comme les écrivains, les chercheurs. Ils ont même un rôle considérable à jouer. Ils pourraient contribuer à défendre les acquis de la recherche artistique en les faisant avancer, ce serait déjà une action progressiste. Même s'ils ne sont pas "engagés ", ce serait déjà énorme. Mais ils peuvent aussi, tout en mobilisant les ressources les plus avancées dans leur domaine, en matière de forme par exemple, contribuer aux luttes sociales comme faire éclater l'absurdité de ce qui se passe dans le secteur de la culture, de la science, etc. . Ça supposerait une sorte de mobilisation de tous les producteurs culturels.
Nous n'avons pas parlé de la science mais on pourrait en dire exactement la même chose. L'intrusion des forces économiques dans le domaine de la science atteint des sommets. Il y a donc place pour toutes sortes d'actions. Le reproche que je fais aux gens de ma génération c'est de décourager les jeunes gens. Il y a chez les jeunes gens des dispositions subversives qui sont très puissantes. Il n'y a pas de dépolitisation, ce n'est pas vrai. Une partie du désespoir de la jeunesse vient du fait qu'elle ne se reconnaît pas dans ce que lui proposent les politiques, qu'elle n'y trouve pas ce qui
correspond à ses attentes.

Propos recueillis par Lino Polegato, le vendredi 14 décembre 2001

mardi 29 décembre 2009

écoutez: L’émission « Chronique Hebdo » sur Radio libertaire recevait Pierre Bourdieu le 1er mars 2001



écouter: Pierre Bourdieu, à propos de Contre -feux 2. Pour un mouvement social européen
« Chronique Hebdo », Radio libertaire, 1er mars 2001




R.A. Forum http://raforum.info/
L’émission « Chronique Hebdo » sur Radio libertaire recevait Pierre Bourdieu le 1er mars 2001 pour dialoguer autour de son dernier ouvrage, Contre-feux n°2, pour un mouvement social européen , Éditions Raisons d’Agir. Une version du texte est parue dans le Monde Libertaire du 12 avril 2001 (daté par erreur 5 avril), No. 1240 p.2. La présente version nous a été transmise par M. Bourdieu, que nous remercions pour son aimable collaboration. Nous avons ajouté les sous-titres. Ronald CREAGH

Rencontre avec Pierre Bourdieu [1].

Radio Libertaire - C’est un sujet en phase avec l’actualité puisqu’on aura évoqué l’Europe ; la vache folle, les sanctions prévues contre l’Irlande qui est un très bon élève de l’Europe financière mais qui n’a pas le droit d’investir dans la santé, l’éducation, etc. ; on évoquera également le mouvement social. En troisième partie donc l’Appel : qu’est-ce qu’on peut faire ? « Ouvrir sa gueule », comme il disait dans un interview avec Günter Grass. Mais auparavant, peut-être, avant d’aborder ces thèmes, on va demander à Pierre Bourdieu au fond ce qu’il souhaitait, ce qu’il envisageait en venant à Radio Libertaire alors que apparemment les médias officiels ne l’attirent plus.

Pierre Bourdieu - Non seulement ils ne m’attirent plus, mais ils me repoussent. Disons qu’ils sont repoussants. Et il est vrai que je refuse systématiquement les interventions à la télévision et à la radio et je suis venu là par plaisir, par solidarité et par sympathie, et pour parler aussi de mon livre à des auditeurs qui en sont, selon moi, des destinataires privilégiés puisque j’essaie, entre autres choses, d’appeler à des mobilisations d’un type nouveau, selon des formes d’organisation nouvelles à inventer, non centralistes, non autoritaires, etc. Évidemment dans un tel mouvement, la tradition anarchiste, qui se réveille de plus en plus en Europe, me paraît avoir un rôle important à jouer. Je pense que le public que vous touchez -qui n’est sans doute pas de l’importance de celui que je toucherais si je parlais à France Inter- ce public là est une cible privilégiée pour moi. Ce sont des gens dont j’aimerais bien être entendu, d’une part parce que je pense que c’est parmi eux que ce que je dis a le plus de chance d’être compris et c’est aussi parmi eux que l’on peut trouver des gens capables de se mobiliser de cette manière nouvelle.

R.L. - Vous savez maintenant, auditeurs de Radio Libertaire, qu’il va falloir que vous plongiez dans la lecture, assez facile je dois dire (ce n’est pas parce que Pierre Bourdieu est sociologue qu’il utilise un langage uniquement destiné à ses pairs) de ce bouquin. Vous pourriez peut-être dire un mot de l’entreprise éditoriale qui a commencé il y a quelques années et comment vous la voyez se développer et quels sont les autres grands thèmes qu’éventuellement vous avez envisagés de traiter ? Nous, ici à Radio Libertaire, on a déjà reçu Serge Halimi et Loïc Wacquant, l’un nous parlant des médias et l’autre nous parlant de la société concentrationnaire américaine où la prison devient, en fait, le substitut au chômage ou à la précarité et où l’on fait des affaires sur la construction de prisons.

R.L.2 - En ce qui concerne les invités, on a également parlé de deux autres ouvrages : celui de Frédéric Lordon, au titre évocateur Fonds de pension, piège à cons et celui de Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux. Mais, puisque le titre de votre ouvrage est Contre-feux 2, on va définir tout à l’heure « contre-feux » : on voudrait savoir ce que cela veut dire vraiment.

Le décembre des intellectuels

P.B. - Il y a beaucoup de questions. Je vais commencer par la première, celle qui concerne l’édition. Vous avez évoqué trois ou quatre livres, donc vous me facilitez beaucoup la tâche ; j’en ajouterai un qui est important parce que je pense qu’il fait comprendre beaucoup de ce qui se passe dans le milieu intellectuel, c’est un petit livre qui s’appelle Le décembre des intellectuels : il a été fait par un groupe de jeunes chercheurs très compétents (Julien Duval, Christophe Gaubert, Frédéric Lebaron, Dominique Marchetti, Fabienne Pavis) qui ont réussi, sous une forme très accessible, une analyse très rigoureuse des prises de position des intellectuels pendant décembre 95. Il est important parce qu’il permet de comprendre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas dans les médias. Ils ont employé des techniques statistiques très complexes mais, en même temps, ils parlent concrètement. On retrouve les noms propres des gens qu’on entend à la radio, à la télévision : Julliard, etc. Ils essayent de dégager les bases sociales des prises de position de ces gens-là. Comme ils sont plus jeunes, ils sont moins connus et leur livre a eu moins de visibilité, c’est pourquoi j’insiste. Les autres livres s’inspirent tous de la même intention de proposer des analyses aussi rigoureuses que possible. C’est, je crois, très important parce que, surtout en France où dominait une tradition d’ouvriérisme, une coupure très funeste s’est instaurée peu à peu entre le travail intellectuel, la recherche, la réflexion, la critique, etc. et l’action, l’« engagement » comme on dit. Là, il y a un effort pour essayer de mettre au service de tous, dans un langage aussi simple que possible, des acquis difficiles de la recherche ; ce qui est particulièrement important aujourd’hui parce que c’est souvent au nom de la science qu’on opprime.

R.L. - [Laurent] Cordonnier, c’est donc la démystification de l’utilisation de la science à des fins politiques très précises, c’est-à-dire justifiant la fatalité économique, le libre échange, etc. [Serge] Halimi, c’est les médias … d’autres un autre sujet, avec toujours la même volonté de créer le doute, de porter des jugements complètement différents de ceux qu’on entend et qu’on lit tous les jours. Mais est-ce qu’il y a une espèce de vision ou en tout cas une espèce de morale ou de philosophie ou de sociologie générale qui inspire le choix de chacun des thèmes qui sont se battre contre cette uniformisation du monde, cette globalisation ?

P.B. - Oui et non. Je pense que cette philosophie est dans le titre de la collection : « Raisons d’agir » est un mot d’ordre que je trouve formidable… Ce n’est pas moi qui l’ai trouvé donc je peux le dire. Il faut avoir des raisons d’agir, des raisons rationnelles, élaborées, construites, etc. On ne peut pas identifier l’engagement politique à un coup de cœur. Les jeunes générations qui sont, statistiquement, plus instruites, mieux formées, ne le supportent plus : d’où la déception que produisent les partis, les mouvements, même les syndicats. Le succès de certaines tendances syndicales, comme Sud, tient au fait, en grande partie, qu’elles ont pour initiateurs des gens qui ont compris qu’on ne pouvait plus parler comme avant, que c’en était fini des « conneries » dogmatiques, rigides qui consistent en fait à prendre les gens pour des « cons ».

R.L. - Moi je dirai, par rapport justement à cette bureaucratie syndicale, « Raisons d’agir » soi-même de façon autonome sans se laisser simplement entraîner par un catéchisme, et sans se laisser porter par une bureaucratie qui finalement a tendance à s’installer autour du bureau patronal, du bureau des chefs, du bureau des gens riches. On le voit bien dans la collusion Nota/baron Seillières… Effectivement on se demande là si la simple idée de critique, de mise en doute la parole du maître, la parole du seigneur existe encore ou n’est pas totalement oubliée par les appareils syndicaux.

Les soumissions ne sont pas nécessairement conscientes

P.B. - Ce que vous dites est très vrai. Ce n’est pas d’aujourd’hui. J’avais écrit, je crois, dans La Distinction, que les mécanismes sociaux de domination culturelle font que les syndicalistes qui sont reçus par Giscard d’Estaing « sont dans leurs petits souliers » et j’avais illustré cette analyse par une photographie où on voyait Séguy assis en face de Giscard d’Estaing. Les gens ont la manière d’être de leur formation…

R.L. - On n’a pas oublié le « notre maître » du Moyen Âge…

P.B. - Voilà, exactement ! ils peuvent très bien dire avec la langue des choses subversives et être tout à fait soumis dans leur comportement profond, dans leur inconscient, etc. Ce qui veut dire d’ailleurs que les compromissions, les soumissions ou les trahisons ne sont pas nécessairement conscientes et cyniques. C’est bien pire ! Souvent les gens sont victimes des mécanismes sociaux qu’ils combattent et qui agissent encore en eux très profondément. Et cela, ce n’est pas seulement chez les syndicalistes mais c’est vrai aussi aujourd’hui chez les intellos, par exemple. L’une des choses qui, pour moi, est particulièrement désolante, c’est qu’en 81, les socialistes (Max Gallo…) déploraient le silence des intellectuels ! En fait, ça voulait dire que les intellectuels (c’était Foucault et quelques autres) ne criaient pas : « Vive les socialistes ! ». C’est ce qu’ils entendaient par « silence des intellectuels ».

R.L. - Parce que vous avez signé à l’époque, je crois, avec Michel Foucault… tout de suite en 81…

P.B. - Oui. Mais, évidemment, dès que nous avons dit quelque chose, on a trouvé que nous aurions mieux fait de nous taire ! Aujourd’hui, les mêmes… la semaine dernière sur France Culture, Max Gallo, Finkelkraut, etc., ont communié dans la détestation de Vidal Naquet et Bourdieu parlant de l’Algérie : « Mais comment ! ces gens-là parlent de l’Algérie, ils n’ont aucune compétence ! ». Par ailleurs, ils commençaient tous leurs interventions ainsi : « Je ne connais rien de l’Algérie, mais tout de même, comment peut-on dire ça ? » Alors qu’il est établi que la responsabilité de l’armée algérienne ne fait aucun doute… Non seulement une grande partie des intellectuels de cour ne disent rien, et quand ils prennent la parole, c’est pour dénoncer ceux qui ouvrent encore un petit peu leur « gueule ». Autrement dit, l’équation intellectuel égale indépendant, autonome, critique, etc., cette équation n’est plus admise du tout. On a à se justifier de faire ce qu’on a à faire.

Le rôle de la sociologie

R.L. - (…) Je dirai que le rôle de la sociologie, le rôle de vos travaux serait d’apporter la confirmation que ce qui était analysé, ce qui était pensé, vu et perçu par beaucoup de gens. Je voulais juste terminer par ce qui vient de se passer, je voyais les trois personnes qui viennent d’être nommées au Conseil constitutionnel. Eh bien ! là, on est en plein dedans par rapport à vos premiers ouvrages Les Héritiers et La Noblesse d’État. On voit qu’il y a Pierre Joxe et l’on nous dit que Pierre Joxe est le fils d’un ancien ministre du Général de Gaulle ; on a Olivier Dutillet de la Motte, fils de Conseiller d’État, devenu Conseiller d’État lui-même et une troisième personne, Dominique Schnapper qui est la fille de Raymond Aron, je crois et qui a été l’élève, entre autres, de Pierre Bourdieu… Là encore, c’est la reproduction. On le voit bien. Si vos travaux permettraient de voir plus clair et de changer les choses, on s’aperçoit qu’aujourd’hui, en 2001, c’est la reproduction la plus totale au niveau du Conseil constitutionnel. On dirait aussi, on va nommer -ça va être une première !- une sociologue, parce que peut-être cette sociologue va apporter quelque chose de différent au fonctionnement du Conseil constitutionnel !

P.B. - Votre intervention est parfaite pour faire voir que ce que nous faisons n’est quand même pas inutile. Le cas de Cordonnier étant établi, on peut passer à la sociologie. Je pense que dans ces petits livres, ce que nous essayons de faire, c’est aussi de retraduire, de manière telle qu’ils soient accessibles à tous, les discours savants que nous écrivons par ailleurs en nous adressant à nos pairs, avec tout l’appareil statistique, etc. Cet effort de divulgation est important. Cette prise de conscience du rôle du système scolaire est quelque chose de très récent et dans toute la tradition du mouvement ouvrier, chez Marx, dans la tradition libertaire, etc., il reste une grande vénération de l’éducation, de la culture, vénération qui est légitime mais qui, malheureusement, entraîne une vénération naïve des savants, des artistes, etc. et qui fait oublier que si la science est universelle, si l’art est universel, etc., il reste qu’il y a des gens qui ont le monopole de l’universel. Dire : « ils ont le monopole de l’universel », c’est une conquête importante, scientifique et politique. Aujourd’hui encore, ça fonctionne très fort et y compris dans le mouvement social. Par exemple, si ce travail politique que nous essayons de faire est utile, c’est que le mouvement social est encore plombé par l’effet du titre scolaire, de l’autorité scolaire, de l’autorité académique. Dans les entretiens réalisés pour La Misère du monde, on découvre que les gens aujourd’hui, les pauvres ne se sentent pas simplement des malheureux, etc. ; ils se sentent « cons » ! Tout le système est fait pour identifier la réussite à l’intelligence : les start-up, l’internet, etc. Il y a les intelligents qui ont accès à la science, etc. et les pauvres « cons » qui sont au chômage. On vous dit sans arrêt, il faut avoir des titres scolaires pour ne pas être au chômage, ce qui n’est pas faux ! C’est statistiquement vrai, mais ces faits n’impliquent nullement une justification de l’ordre établi.

R.L. - D’ailleurs sur ce sujet-là, vous citiez en effet la façon dont le système récupère et dont vos pairs se sont jetés sur vous parce que vous trahissiez et en vous traitant de cardinal Ratzinger… La perfidie du mécanisme est toujours aussi vivace puisque je voyais hier que le directeur de Sciences po avait fait une incursion dans les banlieues, dans les ZEP, pour dire qu’on allait ouvrir son concours à quelques habilités qui serviront de caution… C’est typique de l’établissement.

P.B. - Oui, c’est typique. La sociologie la plus critique est lue par les dominants beaucoup plus que par les dominés et par les responsables de mouvements de dominés. Les dominants se servent de la sociologie pour faire une forme de démagogie rationnelle. Il y a un autre exemple, ce sont les sondages. Le sondage est une technique statistique tout à fait respectable, simplement l’usage qu’on en fait du côté de Sciences po et des boîtes de sondage est devenu la forme moderne de la manipulation ; il permet de légitimer des choses injustifiables. On sait qu’il faut lâcher du lest, comme à Davos. Ça fait partie du conservatisme éclairé. Malheureusement la sociologie souvent est utilisée pour cela. Ce n’est pas la faute des sociologues mais elle est utilisée aussi comme instrument, non de justification, mais plutôt d’aménagement des techniques de domination.

R.L. - C’est donc du dernier bouquin sorti dans la collection « Raisons d’agir » et qui s’intitule Contre-feux 2 - Pour un mouvement social européen, que nous avons l’intention de parler dans la deuxième partie de cette émission.

R.L.2 - Avant d’aborder les critiques suscitées par votre ouvrage Contre-feux 2, une question d’un auditeur qui est venu, en tant qu’auteur d’un bouquin qui s’appelle Les mots du marché et qui s’appelle Raoul Villette. (…) Il revenait sur ce qu’on appelait les grèves, le mouvement de 95. Pour Raoul Villette, il fait référence à un ouvrage de Gérard Filoche, qui est inspecteur du travail, selon lequel vous avez, à l’époque, participé au mouvement social, soutenu le mouvement social et que, paraît-il -enfin c’est ce qu’il m’a dit- vous aviez refusé de condamner le « plan Notat ».

P.B. - C’est faux. Il faut que Raoul Villette lise Le décembre des intellectuels. Je ne fais pas du tout partie des gens qui se sont ralliés à la critique après avoir soutenu le plan. La liste des gens se trouve dans le livre, tout y est ! J’étais tout de suite dans l’opposition et j’y suis resté. Ce qu’on peut demander c’est pourquoi ce genre de bruit circule ? qui le fait circuler ? et pourquoi quelqu’un d’aussi intelligent que Raoul Villette le répète ? Ça c’est dangereux, il faut quand même apprendre -ça fait partie de l’apprentissage des luttes politiques- il faut apprendre qu’on peut être intoxiqué et qu’on peut collaborer à des intoxications. Si on se demande qui a intérêt à ce qu’on dise cela de Bourdieu…

R.L. - Ce sont évidemment les mêmes qui vous appelaient en 98 le cardinal Ratzinger !

P.B. - Voilà.

La répression symbolique

R.L. - Une autre question qui concerne tout ce qui s’est passé sur les disparus de l’Yonne. Une auditrice nous disait l’importance de cette question-là sur le fonctionnement/dysfonctionnement de l’appareil de justice, l’appareil de police, les notables… et cette affaire de l’Yonne qui est aussi révélatrice, quand on parle de la domination, quand on parle de l’oppression, de quelque chose d’extrêmement grave qui s’est passé et pour beaucoup de gens, les silences autour de cette affaire sont assourdissants.

P.B. - Vous m’avez demandé tout à l’heure quels étaient nos projets en ce qui concerne la collection. Parmi ces projets, il y en a un qui est de faire un petit livre, dont les auteurs seraient des responsables du syndicat de la magistrature, sur les contributions que la police, la justice, etc. apportent au maintien de l’ordre social… Il faudrait ajouter le journalisme, parce que, comme on le voit actuellement avec tout ce qui concerne la pédophilie, etc., il y a tout un tas de « déconnages », il n’y a pas d’autres mots, qui font que les médias contribuent autant que la police et la justice. Si la police et la justice sont le bras visible de cette répression symbolique, etc., la tête c’est souvent le corps des intellectuels journalistes, ces gens qui font semblant de penser, qui parlent dans les micros le dimanche matin entre 11 et 12 sur France Culture, -je cite très précisément- ou le samedi matin entre 9 h 30 et 10 h 30 sur France Culture… Ces gens-là passent leur temps à faire du travail de maintien de l’ordre symbolique, de reproduction de l’ordre moral : ils ont pris la place des curés, et ceci dit avec toutes les apparences... Ils peuvent se dire de gauche, se vivre comme libérés, même libertaires ; ils contribuent de façon très forte -ce n’est pas du tout de la détestation personnelle, et je pense qu’ils sont de bonne foi-, au maintien de l’ordre…

R.L. - Oui, mais enfin on peut quand même se poser des questions, à force de répéter tout le temps la parole du maître, si de temps en temps ils ne se disent pas : « est-ce que je pourrais peut-être réfléchir, critiquer ou au moins douter ? »

P.B. - Je suis peut-être trop gentil… mais je pense qu’ils croient qu’ils doutent, je pense qu’ils sont convaincus qu’ils doutent. Ils ne cessent pas de parler en philosophes. En philosophes, ça devrait vouloir dire ça. En fait, ce sont des porte-parole de l’ordre établi qui, par manque de réflexion, par précipitation, par conformisme, parce qu’ils se voient toujours entre eux (ils sont tous d’accord… ils sont bien dans cette espèce de guimauve morale).

Une Europe peut en cacher une autre

R.L. - Voilà pour les questions. En lisant votre bouquin, comme je le disais tout à l’heure, je voulais aborder le sujet de l’Europe, parce vous dites d’une part que l’Europe est un leurre, que l’Europe fonctionne comme un leurre, comme un masque, mais en même temps, vous insistez sur le fait qu’il faut plutôt lutter pour la transformation démocratique d’institutions anti-démocratiques et qu’il vaut mieux radicaliser et non pas annuler le projet européen ; qu’il faut remplacer la commission parce qu’elle serait anti-démocratique, par un exécutif responsable devant un parlement, etc., élu au suffrage universel… Ces trois affirmations qui sont réformistes par rapport à ce que serait un masque ou un leurre, par rapport aussi à ce que je disais au début de cette émission, la Commission européenne qui tape sur les doigts de l’Irlande parce que l’Irlande, au risque d’une petite inflation qui dépasserait les normes des financiers, veut faire des investissements dans l’éducation, dans la santé et dans les transports. Alors que l’Irlande a un excédent budgétaire, a un taux de chômage de 4 %, donc le moins élevé de l’Europe, on lui dit : « vous vous lancez dans des investissements de ce type, ça va provoquer de l’inflation, par conséquent il faut que vous arrêtiez immédiatement de penser à vos transports, à votre éducation et à votre santé ! ». Et puis enfin, l’Europe de l’agriculture et l’effroyable catastrophe que l’on a citée tout à l’heure et qui montre à quel point l’Europe s’est fourvoyée dans ce domaine en particulier qui, en plus, est le plus coûteux sur le plan financier depuis le début, depuis 1950, c’est-à-dire que depuis un demi siècle. En pratique, l’Europe agricole est partie dans la mauvaise direction, vers le précipice et vers cette catastrophe. Je retrouvais des vieux documents de 1947 ou 48, au moment de l’hypothèse de la création de l’Europe et de l’Europe agricole et déjà un journaliste anglais de The Economist disait : « je ne comprends pas que dans les projets de la future Europe agricole, on fasse des subventions aux produits et non pas des aides aux individus », parce qu’il prétendait que le mécanisme allait entraîner évidemment des phénomènes de concentration agraire et de productivisme. Il y avait cela dans un journal anglais en 1948, c’est incroyable ! C’est un peu ce décalage que je vois dans votre timidité par rapport à l’Europe et ce qu’elle est !

P.B. - Je suis tout à fait d’accord sur la partie critique. Je pense qu’elle est abondamment exprimée dans le livre. J’ai dit constamment que l’Europe actuelle était un relais des forces économiques dominantes et il y a un petit chapitre qui s’appelle « L’Europe ambiguë » où j’essaie de dire en résumé qu’on a identifié l’adhésion à l’Europe à l’adhésion à la modernité et la résistance à l’Europe à la résistance à la modernité, à l’archaïsme, au conservatisme, etc. (il est vrai que les gens qui combattaient l’Europe ne se caractérisaient pas par une grande modernité : c’était Pasqua, Seguin, Le Pen… des nationalistes absurdes !). Je disais donc qu’il y a deux Europe, l’une servant à cacher l’autre. Il y a une Europe autonome par rapport aux États-Unis et par rapport aux forces économiques dominantes qui s’accrocherait à ses traditions politiques, syndicales, qui lutterait pour sauvegarder sa tradition de Welfare State, qui s’accrocherait à ses traditions de solidarité avec le Tiers Monde, etc. Beaucoup de gens qui se disent pour l’Europe croient encore à cette Europe-là. Mais cette Europe cache de plus en plus mal une autre Europe qui n’est qu’une sorte d’appendice des États-Unis, associé par des accords de libre-échange aux États-Unis. Au fond l’Europe est en train de devenir ce qu’est déjà le Canada… Ça, je pense que très peu de gens le voient aujourd’hui. Or on voit déjà le cas de l’Angleterre qui est une sorte de vérification expérimentale. J’ai rencontré hier un Anglais qui disait : « nous avons tous les inconvénients d’être associés aux États-Unis sans avoir aucun avantage : nous n’avons que les accidents de chemins de fer, les épidémies, etc. ». Cette dualité de l’Europe rend le combat politique à propos de l’Europe extrêmement difficile. C’est pour cela qu’il m’a paru qu’il était important de donner un objectif. Il n’y a rien de mal à dire que ce n’est pas au niveau national que se passent les combats, qu’une part des combats qu’on mène à l’échelle nationale sont des mystifications parce que nous combattons des gens qui en fait sont déjà asservis, qui sont en fait des gouvernements fantoches ; des « straw men », des hommes de paille… Malheureusement, encore aujourd’hui, les mouvements sociaux, les mouvements syndicaux, les journaux, etc. n’ont pas suffisamment pris conscience de cela pour des raisons qui tiennent au fait qu’ils dépendent de l’État tel qu’il est.

R.L. - En fait ce que vous voulez dire c’est que leur cerveau est déjà étatisé. Le problème en fait est que l’on prenne conscience de cela…

Le niveau des luttes

P.B. Il est bon de dire qu’il faut lutter au niveau mondial… mais le niveau mondial c’est très abstrait : on ne peut pas faire Seattle tous les matins et quand on répète l’expérience à Porto Allegre déjà ça ne marche pas tout à fait aussi bien… Je dis qu’il y a un niveau où se situe une possibilité de lutte parce qu’il y a encore des syndicats très puissants en Allemagne, en Italie, en Espagne. À ce niveau-là on peut concevoir une nouvelle forme de mobilisation capable de sauver ce qu’il y a encore d’intéressant en Europe… C’est peut-être naïf mais il faut bien donner un objectif, sinon quoi faire ?

R.L. - Mais ce que je voulais dire c’est que la formulation que vous donnez en imaginant que le simple fait d’avoir un parlement élu au suffrage universel ou bien simplement réformer l’Europe existant pourrait avoir un effet…

P.B. - Par exemple, supposons qu’on ait une élection au suffrage universel direct- d’ailleurs ce n’est pas une proposition très originale, je pense même que Delors l’a déjà faite ! -pour l’ensemble de l’Europe le même jour. Ça pourrait avoir des effets : les gens auraient intérêt à faire des listes européennes, à constituer des partis européens (avec le risque que le premier parti à se constituer soit le parti d’extrême droite), des partis européens qui seraient obligés de discuter de plate-formes, donc de s’organiser à l’échelle européenne. Ça aurait des effets à condition que la commission soit dissoute, parce que des gens comme M. Lamy et M. Prodi sont des relais directs des forces économiques…

R.L. - Oui, vous parliez à un moment dans votre bouquin de partis à modèle soviétique. Est-ce qu’avec ces partis de modèle soviétique on peut faire quelque chose ? Est-ce qu’on peut les transformer, les amender ? Et le point de vue qu’on pourrait avoir par rapport à cela, c’est qu’il faut faire autrement ; c’est que justement le mouvement - puisqu’on parle du mouvement social - il faut qu’il soit original, il faut trouver d’autres formes. Et ce qui a servi et qui est usé à mon avis jusqu’à la corde : penser qu’on pourra réformer ce mode de fonctionnement et les personnes à l’intérieur et gagner un petit peu de temps… mais gagner un petit peu de temps qui au contraire risquerait de se retourner contre ceux qui sont en train de lutter et qui veulent réellement une transformation radicale des sociétés. Donc je ne vois pas comment on peut essayer cet aménagement-là, comme vous le dites vous-même, de partis au fonctionnement complètement archaïque.

Un mouvement européen sur trois pieds

P.B. - Juste un mot : le mot de parti n’est pas prononcé dans ce livre. C’est important. Et dans le chapitre intitulé « Contre la politique de dépolitisation », j’essaie de dire ce que pourrait être un mouvement social européen appuyé sur trois forces, les syndicats, le mouvement social et les chercheurs critiques. Les mouvements sociaux ont des traits communs, proches de la tradition libertaire, ils sont attachés à des formes d’organisation d’inspiration autogestionnaire, caractérisées par la légèreté de l’appareil et permettant aux gens de se réapproprier leur rôle de sujet actif.

R.L. - Oui mais voilà, à propos du sujet actif, vous dites aussi dans ce bouquin que la politique est devenue simplement un mécanisme de délégation de pouvoir avec un vote inopérant qui consiste à aller un peu comme on va à la messe. Or c’est sur ce sujet-là qu’effectivement nous, anarchistes, nous disons : on ne voit pas en quoi les acteurs, qui ne sont plus des acteurs mais qui sont devenus au fond de simples individus vidés de toute leur capacité de jugement, pourraient agir sur 50 ans d’une Europe absolument désastreuse…

P.B. - Je finis ma réponse. Je pense à un mouvement européen reposant sur trois pieds, premièrement, ce mouvement social qui est de tradition libertaire qu’il le sache ou non ; deuxièmement…

R.L. - Oui, parce qu’il met en cause les pouvoirs, les pouvoirs d’État, les pouvoirs des super-structures étatiques…

P.B. - … et puis il est très anti-centraliste, très vigilant en ce qui concerne toutes les formes de concentration du pouvoir, toutes les formes de délégation… À ce propos, vous avez évoqué tout à l’heure la tradition libertaire. Dans un texte dont je demande à ce qu’il soit inscrit dans cette tradition -c’est dans un livre qui s’appelle Choses dites, un chapitre qui s’appelle « La délégation »- je décris, ce qui n’a jamais été fait sérieusement, le mécanisme de délégation, à partir d’un modèle tout à fait général qui est celui du prêtre, qui pense pour vous et qui dit (c’est la formule, monstrueuse, de Robespierre) : « Je suis le peuple ». Le délégué est toujours, pour une part, quelqu’un qui usurpe. Malheureusement une partie de ce qui existe actuellement en fait d’instruments de mobilisation perpétue ces traditions. Je pense que le parti socialiste français, qui s’est constitué dans sa forme actuelle sur le modèle du parti communiste, perpétue les structures de type soviétique reposant sur un abus de délégation permanent.

J’ai donc dit qu’il y a trois pieds : premièrement les mouvements sociaux ; deuxièmement les syndicats qui sont plombés par des tas de facteurs d’inertie que j’ai décrits : la dépendance à l’égard de l’État, les subventions, les habitudes, les cerveaux qui sont étatisés, etc.

R.L. - Vous écrivez : « La confédération syndicale européenne est un lobby bien tempéré ».

Le rôle des chercheurs

P.B. - Enfin le troisième pied possible, c’est les chercheurs. Je n’ai pas beaucoup d’illusions, malheureusement, mais mon idée c’est de faire une combinaison détonante. Ces gens, évidemment, il faut les faire tenir ensemble et pour le moment, il y a eu des petites tentatives, c’est difficile, mais on peut espérer qu’à l’échelle internationale une partie des forces d’inertie pourra être affaiblie. Par ailleurs, il y a d’autres difficultés…

R.L. - Oui, vous l’avez dit tout à l’heure, il y a le fait que l’on ne peut pas mettre non plus les intellectuels, les écrivains, les chercheurs tous dans le même panier. Tout à l’heure vous parliez de l’instrumentalisation des chercheurs et vous parliez de la police, je remarquai dans un ouvrage qu’il y a un Institut des Hautes Études non en Sciences sociales mais en Sécurité intérieure.

P.B. - Cet institut est un très bon exemple : il y a des gens qui sont cyniques, mais il peut même y avoir des gens très bien pour des raisons que je suis prêt à expliquer. Actuellement la situation de chercheur est très difficile, la sociologie, à la différence des mathématiques ou même de l’économie (les économistes ne font guère, pour la plupart, de recherche empirique), ça coûte cher. Pour faire des enquêtes statistiques sur de gros échantillons, etc., il faut de l’argent d’une part ; d’autre part, il faut aussi avoir l’accès à des objets. Si vous voulez étudier la police, comment faire ? Donc il y a des gens très bien et que je respecte, ce sont de très bons sociologues, qui peuvent, en échange de la caution qu’ils donnent en participant à ces institutions, obtenir des subventions pour faire des recherches souvent critiques. Ce n’est pas simple. Je dis ça parce que c’est aussi de l’éducation politique que je fais : souvent les gens, dans les mouvements de gauche, il y a une tendance à la dénonciation et à la mise à l’index. Il faut faire très attention à la dénonciation rapide, superficielle… On a guillotiné Condorcet comme ça parce que Marat était un mauvais médecin.

R.L. - Il est certain que si l’on vit dans un environnement entièrement opposé à ses propres conceptions, on ne peut pas non plus ne pas être impliqué plus ou moins volontairement ou du moins indirectement dans des mécanismes. Le danger c’est que cette participation peut servir de caution.

P.B. - Il y avait dans Le Monde diplomatique un article absolument remarquable de Pierre Rimbert, un papier très argumenté et très documenté, très sérieux, avec des noms propres. Dans le milieu des chercheurs on dira : « Comment ! c’est de la dénonciation, ce n’est pas de la science ! » et en même temps, on pourra s’en servir pour dire -ce qui va lui rendre la vie encore plus difficile : « M. X qui est là, dans cet Institut, c’est un pourri… ».

R.L. - (…) Il n’y a pas d’ailleurs que sur ce sujet de la sécurité… il y a des gens qui se servent de l’économétrie pour démontrer n’importe quoi. Il y a eu l’affaire Sokal et Bricmont, il y a quelques années, qui montrait aussi que l’on fait des démonstrations en sciences humaines collées sur des démonstrations en sciences physiques. Il y a un bouquin aussi qui s’appelle Ni Dieu ni gène qui est fait par des généticiens qui sont critiques par rapport à tout ce qui est OGM, génie-génétique et tout ce qui est manipulation de l’humain et dans lequel ils développent toute une série d’idées fondées sur des données scientifiques que je ne suis pas à même de suivre, n’étant pas moi-même scientifique, mais qui sont intéressantes, allant jusqu’à dire qu’on réintroduit la métaphysique dans la génétique… et la politique.

P.B. - Absolument ! il y a une espèce de naturalisation : on dit tout est dans les gènes, donc il n’y a plus d’histoire, les gens sont le produit de leurs gènes, c’est foutu une fois pour toutes ! Malheureusement, un certain nombre de savants peuvent être inclinés à accepter ces idéologies sans réfléchir. Je suis absolument d’accord avec tout ce que vous dites là, il ne s’agit pas de prendre les chercheurs tels quels et d’y voir, comme au XIXe siècle, au nom de l’illusion de l’éducation, des êtres purs et parfaits : le mouvement social sanctifiait Pasteur. Il faut se méfier des savants et se méfier de la science, et on le fait mieux si on a les savants avec soi. Mais il faut savoir que pour eux, ce n’est pas facile. Il y a un coût à payer. Un type comme Cordonnier paie cher. Il y a des gens qui sont beaucoup moins bons que lui en économie, et qui pourront ricaner et dire : « T’as vu le bouquin de Cordonnier ? » Ils ont besoin d’être reconnus, d’être respectés. Et c’est ce respect qu’ils mettent en jeu.

R.L. - Quand on parle de risque, de mettre sa réputation ou sa position du moment en jeu, il faut vous dire que si pour certains il y a un risque de jouer sa position sociale, de jouer sa position économique, il y a des millions de gens qu’est-ce qu’ils peuvent jouer eux ! C’est ce qu’il faut voir, car même en jouant sa propre position sociale et sa propre position économique, elle est encore relativement confortable !

P.B. - C’est évident ! J’accorde ça complètement ; vous avez tout à fait raison de rappeler qu’il y a des gens qui sont dans la misère la plus grave et qu’il est presque ridicule d’évoquer la misère du chercheur. Cela dit, il ne faut pas oublier la misère dont je parle, parce qu’elle peut être génératrice de choses très graves. Ce n’est pas par hasard qu’une partie des formes les plus atroces de la pensée, les pensées extrémistes, d’extrême droite, etc. s’enracinent dans cette misère-là. Ce n’est pas la misère des misérables, c’est la misère des misérables relatifs, comme la misère des chercheurs…

R.L. - C’est ce que vous avez dit dans votre ouvrage La Misère du monde.

La pensée fascistoïde

P.B. - C’est pourquoi cette misère-là, il faut la prendre en compte… Vous savez que, par exemple, le terreau de la pensée fasciste universelle était la France. Il y a eu en France une production de discours « fascistoïde » qui souvent s’enracinait dans le mouvement social, avec des gens qui passaient de l’anarchisme à l’extrémisme de droite. C’est pourquoi il faut comprendre cette misère-là, cette souffrance-là, qui est une souffrance de privilégiés relatifs.

R.L. - Oui, mais vous croyez que c’est lié quand même à une aristocratie de la connaissance ? Est-ce que finalement ces passages du socialisme au fascisme, -on a vu ça notamment dans les années quarante avec Déat et sa radio, etc. et puis dans l’histoire du XIXe siècle aussi-, c’est au fond un phénomène de populisme, un phénomène qui veut que les grandes idées, les grandes utopies qu’on ne voit pas se réaliser pendant qu’on est en vie, on est prêt à suivre n’importe quel général Boulanger pour les voir se matérialiser en ayant abandonné à la fois la morale, l’idéal pour simplement un activisme et on débouche sur ce qui a été les faisceaux italiens, le nazisme hitlérien ou bien simplement l’Action française, les Croix de feu… Ce n’est pas seulement les chercheurs…

P.B. - Non. À propos de cette catégorie-là, Max Weber a une expression vache, il parle d’« intellectuels prolétaroïdes ». C’est une catégorie très dangereuse dans l’histoire de l’humanité : Lénine est un « intellectuel prolétaroïde » ; ce sont des gens très dangereux qui ont des comptes à régler avec le monde intellectuel ; comme Marat, que j’évoquais tout à l’heure, et tous les artistes et les écrivains ratés… Il faut savoir que ces choses-là sont toujours présentes. Vous avez par exemple dans le monde intellectuel actuel -je ne vais pas citer de noms propres car ce serait trop vache- des gens qui ont des trajectoires de cette sorte : passés de l’extrême gauche à la pensée de droite presque extrême, ils disent dans les journaux tous les jours, toutes les semaines, des choses terribles qui sont autant dirigées contre eux-mêmes -une sorte de haine de soi. Ces gens qui sont statistiquement peu nombreux sont très importants historiquement… Ils peuvent faire beaucoup de mal… mais peut-être qu’ils ne méritent pas qu’on en parle autant.

L’utopisme petit bourgeois

R.L. (…) Par ailleurs, j’ai regardé un numéro des Sciences humaines, cette revue mensuelle, de mai 2000, ce n’est pas très vieux. Le titre du dossier était « Le monde selon Bourdieu », on vous voit sur la couverture… on parlait de champ tout à l’heure, on parlait de vocabulaire bourdieusien comme « capital », « champ », « habitus », « violence symbolique ». L’intérêt… ce qui a été dit autour de vous, la nébuleuse de la gauche de la gauche, qui est une expression peut-être à définir, et aussi ce qui me semblait par rapport à la lutte, la lutte qui est engagée. Alors comme moyens que l’on pourrait dire d’attaque, l’Association pour la taxation et les transactions financières pour l’aide au citoyen, c’est la définition de l’association ATTAC, pour agir enfin contre le chômage et puis le Club Merleau Ponty fondé en 95 contre le libéralisme et la pensée unique. Nous, on a l’impression qu’ATTAC, cette association-là est pleine d’illusions ou qui voudrait donner illusion. Comment taxer, imaginer, 0,01 % sur, on pourrait dire, le crime financier. Est-ce que ça pourrait servir à redistribuer aux plus pauvres… Est-ce que ce n’est pas encore une nouvelle illusion où des mentalités petites bourgeoises se retrouvent dans cette association en disant que c’est pas si mal que ça ! On continue à faire comme on fait tous les jours et puis finalement si on peut participer à cette association un jour, ou distribuer un petit peu aux plus pauvres, c’est déjà quelque chose. Sans engager notre discussion sur le chômage, le travail, la remise en cause de l’idéologie du travail dans nos sociétés… Il y a une baisse du chômage aujourd’hui de un million de personnes mais aussi il y a explosion de la précarité, explosion des travailleurs pauvres -ça, c’est passé complètement de côté. Pour en rester là, on avait le sentiment que les moyens justement d’agir, les moyens de lutter semblaient très faibles, non seulement faibles mais, ce qui est très inquiétant, très illusoires.

P.B. - Je n’aime pas beaucoup cette revue des Sciences humaines… si vous avez remarqué, je n’y ai pas participé du tout, parce que c’est assez superficiel et pas très sérieux. Sur ce que vous dites du mouvement ATTAC, etc., je suis assez d’accord. J’ai écrit sur mon papier Utopisme petit bourgeois. Il faudrait voir un peu les bases sociales, dans quel milieu ça marche. Vous avez dit tout à l’heure que dans mon propos sur l’Europe, il y avait quelque chose d’un petit peu réformiste… timide… Or, ce que je propose ce n’est pas simplement du papier. Il y a des actions -ça c’est important que je le dise- ; il y a des réunions de travail : il y a une réunion à Vienne, il y en aura une autre à Athènes… Cette idée de mouvement social européen est une utopie en marche qui est tout à fait d’un autre ordre. Elle s’appuie sur le constat qu’il y a dans le monde européen des gens, des anarchistes, et d’autres, qui ne sont pas contents du monde tel qu’il va, qui sont en colère, révoltés, de vrais militants, qui sont mécontents de ce que font leurs centrales syndicales, sans parler de leur parti et de leur gouvernement, etc. Et tous ces gens qui sont souvent des pros (sans être des mandataires corrompus) de la résistance, pourraient, en s’organisant, devenir une force réelle de contestation capable d’exploiter des accidents comme celui de la vache folle ou les accidents de chemin de fer, etc. et d’élever la conscience. Un des grands problèmes est celui des journalistes. Ce mouvement social ne pourra réussir dans l’état actuel des rapports de forces symboliques que si les journalistes sont au moins mis dans le coup malgré eux ou si possible avec eux. Donc il faut opposer des moyens d’agir vrais. Ces moyens d’agir vrais, il faut les chercher dans le réel et on ne peut pas se contenter de rêver d’actions imaginaires, verbales, par lesquelles on se fait plaisir sans changer grand chose.

R.L. - Ce qui est intéressant en effet, c’est la recherche des nouvelles… Vous le dites vous-même : tant qu’on est à décortiquer des situations inacceptables, à expliquer les raisons d’une révolte, je pense qu’on peut lancer des idées même si en effet, ce sont des idées encore qui ne sont pas entièrement formalisées et qui ne reposent pas sur des démonstrations mathématiques mais qui sont autre chose. Je crois que c’est dans ce sens-là qu’on trouvait que c’est un peu timide votre…

P.B. - Une autre raison du fait que la partie critique est beaucoup plus développée que la partie constructive, c’est que -et ça c’est à la fois une profonde conviction politique et en même temps un constat scientifique- on ne peut plus bâtir de mouvements sociaux sur les modèles anciens. Ces mouvements anciens ne peuvent servir qu’au maintien de l’ordre. Donc il faut inventer tout à fait autre chose, mais pas simplement des idées… On croit toujours qu’il faut inventer des idées. En fait, il faut inventer des modes d’organisation dans lesquels s’inventent les idées. Il n’y a plus de Dieu ni de maître à penser. Je ne suis pas un maître à penser. Je me sers de ma connaissance du monde social pour dire que la première invention qu’il faut faire est organisationnelle, il faut inventer les modes d’organisation qui permettront l’invention collective d’une vision nouvelle et réaliste de l’économie et de la société.

[1] Une page sur la Toile indique les sites qui se réfèrent à Pierre Bourdieu, en anglais surtout mais aussi en français et d’autres langues

Une classe de première ES d´un lycée de ZEP de Marseille rencontre Pierre Bourdieu au Collège de France

13 Mars 2001, Une classe de première ES d´un lycée de ZEP de Marseille rencontre Pierre Bourdieu au Collège de France
" Paris-Bourdieu-Marseille ", DEES (documents pour l'enseignement écono-mique et social – CNDP), 127, mars 2002, p.21-31.
http://www.sceren.fr/revuedees/pdf/127/02103111.pdf

lundi 28 décembre 2009

video: Jacques Derrida, HOMMAGE A PIERRE BOURDIEU + propos de Jacques Derrida recueillis par Jean-Michel Frodon



Jacques Derrida, HOMMAGE A PIERRE BOURDIEU
LE 26 JANVIER 2002 A BEAUBOURG


voir aussi les propos de Jacques Derrida recueillis par Jean-Michel Frodon
LE MONDE, 24.01.02.

Pierre Bourdieu, objectivation participante. Participant Objectivation


Pierre Bourdieu, objectivation participante. Participant Objectivation, Discours prononcé le 6 décembre 2000 lors de la remise de la Huxley Memorial Medal for 2000 au Royal Anthropological Institute de Londres, Actes de la recherche en sciences sociales, 2003, N° 150, pp. 43-58, The Journal of the Royal Anthropological Institute, 9-2, juin 2003, p. 281-294

mercredi 23 décembre 2009

écoutez: visite de l’expo Pierre Bourdieu, CHRONIQUES A L’ECHELLE



CHRONIQUES A L’ECHELLE
Les Rencontres à l’Echelle par Leïla Derradji
Radio Grenouille

Images d’Algérie - Pierre Bourdieu, un photographe de circonstance 1958-1961

19/11 : visite de l’expo Pierre Bourdieu avec Erick Gudimard (Les Ateliers de l’Image) http://www.grenouille888.org/dyn/IMG/mp3_20_11_09_kronikalechelle_4_mucem.mp3


20/11 : Kamel Chachoua, sociologue http://www.grenouille888.org/dyn/IMG/mp3_20_11_09_kronikalechelle_5_kamel_chachoua.mp3

http://lesrencontresalechelle.com/
http://www.grenouille888.org/

lundi 21 décembre 2009

El Mouhoub MOUHOUD, Dominique PLIHON, Le savoir & la finance. Liaisons dangereuses au cœur du capitalisme contemporain


El Mouhoub MOUHOUD, Dominique PLIHON
Le savoir & la finance.
Liaisons dangereuses au cœur du capitalisme contemporain

La Découverte


Présentation de l'éditeur
Depuis les années 1980, le capitalisme connaît une profonde mutation, attribuée en général à la montée en puissance de la finance, devenue force planétaire, et aux nouvelles technologies, qui ont fait entrer les économies industrielles dans la « société de la connaissance ». Pour beaucoup, ce nouveau capitalisme devait profiter à tous ; une vision optimiste brutalement démentie par la crise de 2007-2008. Car les nouvelles technologies favorisent la circulation des idées et de l’information, mais de manière très inégale selon les pays, contribuant à creuser les écarts. Quant à la finance moderne, si elle facilite le développement d’innovations telles qu’Internet, elle est aussi à l’origine de l’instabilité de nos économies.
Dans cet essai, El Mouhoub Mouhoud et Dominique Plihon montrent ainsi ce que les crises doivent à la contradiction majeure entre le court-termisme des financiers et l’horizon long de l’accumulation des connaissances. Et ils proposent une vision originale du capitalisme mondialisé : loin d’un « monde plat » mettant en relation les territoires et les travailleurs grâce aux nouvelles technologies de l’information, ce dernier se caractérise toujours plus par l’accaparement des connaissances et des ressources au profit d’une minorité de pays et d’acteurs – notamment lié aux dérives des droits de propriété intellectuelle. D’où un appauvrissement paradoxal des connaissances et de leur diffusion. Les auteurs explorent alors les conditions d’une alternative pour l’après-crise.


table des matières

La mondialisation au-delà des mythes

Les taux de change

Les enjeux de la mondialisation

La monnaie et ses mécanismes

Le nouveau capitalisme

Introduction. Un capitalisme inégalitaire et instable
Des formes complexes de division du travail
La finance au cœur de l’économie du savoir
Dépasser le simplisme de certaines analyses
1. Le monde n’est pas plat
Dynamique du capitalisme et de la mondialisation
L’économie de la connaissance au cœur du capitalisme moderne
Les erreurs d’interprétation des représentations dominantes
L’économie de la connaissance, source d’inégalités
2. Une globalisation financière au service des pays riches
La croissance vertigineuse de la finance mondiale
Une finance mondiale profondément inégalitaire
Les analyses incomplètes des théoriciens de la finance
3. Un capitalisme fondé sur les interactions entre connaissance et finance
Économie de la connaissance : les confusions à éviter
Le rôle clé du marché et de la finance dans l’économie de la connaissance
La connaissance, un bien économique particulier
Un capitalisme hybride fondé sur les logiques taylorienne et cognitive
La finance au cœur de l’économie du savoir
4. Géographie du postfordisme : polarisation et sélection des périphéries
Une production décentralisée et déterritorialisée ?
Loin de se disperser, les activités se polarisent dans l’espace
La coordination est plus complexe dans le modèle cognitif d’organisation de la production
L’exemple de l’industrie automobile
Délocalisations et relocalisations dans les services
Le culte des technologies de l’information et de la communication
5. L’industrie financière et bancaire, entre fragmentation et polarisation
Polarisation et concentration
Fragmentation simultanée des activités
L’organisation des banques : une double logique, cognitive et taylorienne
6. La finance au service de l’économie du savoir
L’économie du savoir et de l’immatériel pose des problèmes spécifiques
Les institutions du capitalisme financier, une réponse aux besoins de l’économie du savoir
7. Les entreprises fragilisées
Le « manager » l’emporte sur l’entrepreneur
Finance et savoir : des temporalités différentes
8. Finance et nouvelles formes d’organisation des entreprises
La finance, facteur d’hybridation des logiques productives
Une gestion duale des ressources humaines
9. Les droits de la propriété intellectuelle au service de la connaissance ?
Des institutions clés de l’économie de la connaissance
Les droits de propriété intellectuelle favorisent-ils l’innovation ?
Les risques liés à la privatisation des savoirs
10. Migrations internationales : à qui profite la fuite des cerveaux ?
Les nouvelles migrations dans l’économie du savoir
Sélection des migrants, fuite des cerveaux et appauvrissement du Sud
11. Comment mettre la finance au service du savoir
Créer un environnement économique et financier favorable à l’accumulation du savoir
Canaliser des financements stables et ciblés vers l’innovation et la connaissance
Le rôle incontournable de l’État stratège et investisseur
12. Désenclaver la connaissance, au Nord comme au Sud
Lutter contre l’« enclosure » du savoir dans les pays du Nord
Insérer les pays du Sud dans une mondialisation plus équitable
Partager les bénéfices de la fuite des cerveaux
Conclusion. Deux « scenarii » pour l’après-crise
Scénario 1 : le savoir continue d’être l’otage de la finance
Scénario 2 : le savoir s’émancipe de la domination de la finance.

El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, dirige le Groupement de recherches international du CNRS DREEM (Développement des recherches économiques euroméditerranéennes). Il est notamment l’auteur, à La Découverte, de Mondialisation et délocalisation des entreprises (coll. « Repères », 2008) et Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (avec Pierre Dardot et Christian Laval, 2007).
Dominique Plihon, professeur d'économie, direige le Groupement de recherches international du CNRS DREEM. Il est notamment l'auteur à La Découverte de Mondialisation et délocalisation des entreprises (coll. « Repères », 2008) et Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (avec Pierre Dardot et Christian Laval, 2007).

FINANCE AS A THREAT TO KNOWLEDGE

Since the 1980's, capitalism has undergone a radical transformation, which is usually linked to two factors : the growing place of finance and of new technologies. This new capitalism was supposed to be of benefit to all the populations of the planet. Such optimism has been proved wrong by the present crisis. In this essay the authors show how the contradiction between the short term views of financiers and the long term aspects of the accumulation of knowledge have contributed to this crisis. Their picture of global capitalism is very different to the one painted by dominant analysis. They look into the workings of an alternative to the present situation.


El Mouhoub Mouhoud is a professor of economics at the University Paris-Dauphine. Amongst his books published by La Découverte : Mondialisation et délocalisation des entreprises (coll. « Repères », 2008) and Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (with Pierre Dardot and Christian Laval, 2007). Dominique Plihon is a professor of economics at the University Paris-Nord, and is president of Attac's scientific board. Amongst his work published by La Découverte (in the « Repères » series), Nouveau Capitalisme (2004, 2009), Les Taux de change (2006) and La Monnaie et ses mécanismes (2008).

Note de lecture par Laurent Cordonnier http://regulation.revues.org/index7673.html

en ligne: Revue de la régulation, numéro 5 - Crise du capitalisme financier

Notes de la rédaction

Edito. Crise du capitalisme financier.

Les théories hétérodoxes, et en particulier la théorie de la régulation, retrouveraient-elles une nouvelle jeunesse avec la reconnaissance officielle et très médiatique de la crise ? Cette dernière, n’est-elle pas née dans les années 1970, dans un contexte de crise ? La relation dialectique entre croissance et crise, entre le capitalisme en régime et ses crises, constitue une clé méthodologique. Chacun se souviendra également de la distinction établie en 1979 (1), et ayant fait florès depuis, entre petite et grande crises. À l’aune de cette typologie, la crise financière devenue manifeste pour tous en septembre 2008 s’inscrit assurément dans une grande crise, c'est-à-dire une période marquée par l’impossibilité pour le capitalisme, livré à une finance dérégulée, de permettre une croissance durable et une situation prolongée de plein emploi.

Pour autant, si la crise actuelle marque la fin d’une époque, celle d’un régime d’accumulation tiré par la finance, nombreuses sont les questions auxquelles est confrontée la pensée économique dans son ensemble et, tout particulièrement, l’économie standard. Manifestement, celle-ci n’a pas su comprendre les enchaînements propres à la crise, ni ceux propres au régime qui l’a précédé (l’usage actuel de la référence à la crise par ceux qui ont défendu l’efficience des marchés et institué le laisser-faire est à cet égard saisissant). Une approche en termes de régulation paraît fournir un cadre de pensée et une méthodologie plus pertinente, à la fois pour penser la crise (comme objet d’étude) et pour penser à partir de la crise. Attendue, voire anticipée, il n’empêche, la crise fait son travail en temps réel : elle se révèle comme un laboratoire social et politique où l’expérimentation et le tâtonnement sont la règle plutôt que l’exception. De sorte que la lisibilité du mode de régulation devient problématique : les hiérarchies et les complémentarités institutionnelles sont bousculées, tant sur le front du rapport salarial que sur la place et le rôle de l’État dans le jeu de la régulation ; et le régime de croissance est miné par des inégalités sociales profondes ; plus largement, le mode de développement bute sur des contraintes écologiques.

Le concept de crise n’est pas non plus sans poser question dans une analyse de la dynamique historique du capitalisme, particulièrement quand la crise devient un régime d’évolutions permanentes. Si pour caractériser le mode de régulation fordiste, la régularité de l’accumulation intensive avait permis de mettre en tension croissance et crise ; plein-emploi et sous-emploi, nous savons à quel point les relations entre le régime d’accumulation à dominante financière et son mode de régulation sont la source de blocages institutionnels, voire de contradictions et de conflits d’intérêts durables. Les années 1990, et plus encore les années 2000, prouvent, s’il est besoin, que la croissance peut se conjuguer à l’instabilité et l’exclusion.

(Ré)interroger la notion de crise pour mettre au jour la complexité des ajustements qui fondent la relation entre crise et régime d’accumulation apparaît donc comme un horizon analytique décisif pour penser le changement institutionnel permanent des institutions du capitalisme. Il s’agit là d’une visée qui, sans nul doute, renforce la nécessité d’une pensée économique historicisée et située, mais qui davantage encore doit intégrer l’analyse des pratiques et des représentations des acteurs.

C’est dans cette perspective que nous invitons le lecteur à lire ce dossier qui reflète le pluralisme de la Revue bien au-delà de la seule Théorie de la régulation, en espérant beaucoup des vertus heuristiques des analyses à chaud de la dynamique de transformation en cours.

(1) Robert Boyer, « La crise actuelle : une mise en perspective historique. Quelques réflexions à partir d'une analyse du capitalisme français en longue période », Critiques de l'Economie Politique , nouvelle série, n° 7-8, Avril-Septembre 1979, p. 3-113.

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Dossier : Crise du capitalisme financier
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Robert Boyer
Feu le régime d’accumulation tiré par la finance :
La crise des subprimes en perspective historique http://regulation.revues.org/index7367.html
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Frédéric Lordon
Après la crise financière : « réguler » ou refondre ?
Les insuffisances des stratégies prudentielles
After the financial crisis: regulation or radical overhaul ? The shortcomings of prudential policies http://regulation.revues.org/index7461.html
o
Matthieu Charpe
Dette des ménages et instabilité financière
Households Debt and Financial Instability http://regulation.revues.org/index7464.html
o
Maryse Farhi et Marcos Antonio Macedo Cintra
The Financial Crisis and the Global Shadow Banking System
La crise financière et le Global Shadow Banking System http://regulation.revues.org/index7473.html
o
Samba Diop
La crise du crédit à risque américain : une interprétation par l’Hypothèse d’Instabilité Financière de Minsky
the american subprime crisis: a minskyan analysis http://regulation.revues.org/index7510.html
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Varia
o
Aurélie Trouvé
Les régions, porteuses de nouveaux compromis pour l’agriculture ?
Regions : a Basis for New Compromises in Agriculture http://regulation.revues.org/index7550.html
o
Sabine Montagne
Analyse économique du Droit versus Institutionnalisme. Une comparaison « en situation »
Economic Analysis of Law versus Institutionnalism. A “in situation” comparison http://regulation.revues.org/index7574.html
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Opinions - débats
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Gerald Epstein
Obama’s Economic Policy: Achievements, Problems and Prospects http://regulation.revues.org/index7459.html
o
Bertrand Blancheton et Yves Jégourel
Les fonds souverains : un nouveau mode de régulation du capitalisme financier ? http://regulation.revues.org/index7500.html
o
Bernard Vallageas
Analyse de la crise financière actuelle
Où vont-ils chercher ces milliards qu’ils n’ont pas? Comment l’État assureur en dernier ressort permet d’accéder à la Banque centrale européenne, prêteur en dernier ressort http://regulation.revues.org/index7544.html
o
Agnès Labrousse et Thomas Lamarche
Vers une association d’économie politique hétérodoxe ?
Entretien avec Nicolas Postel et Richard Sobel http://regulation.revues.org/index7540.html
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Notes de lecture
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Dominique Plihon
Gabriel Colletis et Bernard Paulré (Dir.), Les nouveaux horizons du capitalisme – Pouvoirs, valeurs, temps, Economica, 2008. http://regulation.revues.org/index7495.html
o
Gabriel Colletis et Bernard Paulré
Réponse de Gabriel Colletis et Bernard Paulré à la note de lecture de Dominique Plihon http://regulation.revues.org/index7486.html
o
Thomas Lamarche
Frédéric Lordon (Dir.), Conflits et pouvoirs dans les institutions du capitalisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2008. http://regulation.revues.org/index7452.html
o
Hadrien Saiag
Michele Cangiani & Jérôme Maucourant (Dir.), Essais de Karl Polanyi, introduction de M. Cangiani et J. Maucourant, postface d’Alain Caillé et Jean-Louis Laville, Paris, Seuil, 2008. http://regulation.revues.org/index7455.html
o
Pascal Grouiez
Zvi Lerman (Dir.), Russia’s Agriculture in Transition, Factor Markets and Constraints on Growth, Lexigton Books, 2008. http://regulation.revues.org/index7491.html
o
Julien Vercueil
Dani Rodrik, Nations et mondialisation. Les stratégies nationales de développement dans un monde globalisé, Paris : La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 2008. http://regulation.revues.org/index7494.html
o
Lucien Karpik
Réponse de Lucien Karpik à la note de lecture de Nicole Azoulay http://regulation.revues.org/index7489.html

Consultez la Revue de la régulation http://regulation.revues.org/