(David Hume, in Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Collection Liber, 1997, Points, 2003 P.257, aussi in Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, Raisons d'agir/Seuil, 2012, p.257-258)"Rien n'est plus surprenant pour ceux qui considèrent les affaires humaines avec un oeil philosophique que de voir la facilité avec laquelle la majorité (the many) est gouvernée par la minorité (the few) et d'observer la soumission implicite avec laquelle les hommes révoquent leurs propres sentiments et passions en faveur de leurs dirigeants. Quand nous nous demandons par quels moyens cette chose étonnante est réalisée, nous trouvons que, comme la force est toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n'ont rien pour les soutenir que l'opinion. C'est donc sur l'opinion seule que le gouvernement est fondé et cette maxime s'étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militaires aussi bien qu'aux plus libres et aux plus populaires"

jeudi 30 septembre 2010

écouter: Marie-France Garcia-Parpet à propos de son livre Le marché de l'excellence



écouter: Marie-France Garcia-Parpet, 2ème partie : L’économie du vin
Questions d'époque par Louise Tourret, Florian Delorme, 22.09.2010

LIRE LES SCIENCES SOCIALES 2010 – 2011 -Séance du vendredi 8 octobre 2010

LIRE LES SCIENCES SOCIALES
2010 – 2011
- Rencontres organisées par Gérard Mauger et Louis Pinto -


Vendredi 8 octobre 2010
14 h 00- 18 h 00
Salle de conférences 1
CNRS/Site Pouchet, 59-61, rue Pouchet, 75017 Paris
Métro ligne 13 (Guy Moquet/Brochant), Bus 66 (La Jonquière)
Contact : lirelessciencessociales@gmail.com




Marie‐France Garcia
Le marché de l'excellence : les grands crus à l'épreuve de la mondialisation
Paris, Le Seuil, 2009
présenté par Céline Bessière

La viticulture française a dominé historiquement le marché mondial avec ses grands crus et sa recherche de l'"excellence ".
Elle traverse depuis quelques années une crise inédite. Pour comprendre ce phénomène, faut-il opposer les pays du " Nouveau Monde " aux producteurs traditionnels ? Les enjeux de la concurrence internationale sont-ils réductibles à une guerre des prix ? A partir d'une analyse alliant enquête ethnographique et démarche sociologique, Marie-France Garcia-Parpet montre comment les batailles de classement sont au cœur des transformations récentes du marché mondial de ce produit et dans quelle mesure les " ressources " mobilisées dans cette compétition vont bien au-delà de l'investissement d'entrepreneurs individuels et de l'intervention de l'État dans la construction du marché.
Les caractéristiques sociales des agents économiques, leur style de vie, les modes de socialisation des consommateurs et les stratégies commerciales associées sont autant de variables essentielles pour rendre raison de cette compétition mondialisée. En cela, la portée de cet ouvrage dépasse le cas du marché du vin : elle s'étend à la plupart des marchés dont le fonctionnement repose sur une logique de qualification d'excellence.





Céline Bessière
De génération en génération. Arrangements de famille dans les entreprises viticoles de Cognac ?
Paris, Raisons d'agir, « Cours et Travaux », 2010
présenté par Yolène Chanet

Impossible aujourd'hui de soutenir la thèse de la disparition des entreprises familiales dans le capitalisme contemporain : implantées sur tous les continents, les entreprises familiales représentent plus des trois quarts des entreprises enregistrées dans le monde et contribuent aux deux tiers de la production totale chaque année. Dans le secteur agricole en France, elles sont massivement prédominantes.
C'est alors tout à la fois un métier, un statut de chef d'entreprise indépendante, un patrimoine, un lieu de travail et de résidence qui sont transmis de génération en génération. L'école républicaine promeut le mérite individuel. La société salariale fait du travail un accomplissement personnel. Et, désormais, la famille serait davantage centrée sur les relations affectives plut, que sur la transmission de patrimoine ! Dans ces conditions, comment comprendre que des jeunes gens reprennent une entreprise familiale ? Est-ce une charge ou une chance ?
À contre-courant des analyses qui n'en finissent pas d'annoncer la fin des paysans, ce livre propose une enquête de terrain sur les transformations des entreprises viticoles de la région de Cognac, au début des années 2000. Céline Bessière, enseignante-chercheuse à l'Université Paris-Dauphine, a enquêté pendant huit années auprès de jeunes viticulteurs et viticultrices, mais aussi de leurs parents, leurs grands-parents, leurs compagnes (ou compagnons), leurs frères et sœurs. En poussant la porte des exploitations, on mesure l'imbrication des rapports économiques et familiaux ainsi que les tensions entre les aspirations personnelles des individus, leurs appuis et leurs devoirs familiaux.
Contribution à une sociologie économique de la famille et de la reproduction sociale, ce livre montre comment, dans les exploitations de Cognac et bien au-delà, se fabriquent des entrepreneurs qui sont aussi des héritiers.

mercredi 29 septembre 2010

videos: Pierre Carles, Fin de concession

Bande annonce de "Fin De Concession" réalisé par Pierre Carles
Extrait du film (Arnaud Montebourg et Nicolas Sarkozy)
2ème extrait - Interview de Charles Villeneuve
Jean-Luc Melenchon et David Pujadas - Extrait du film
David Pujadas en colère : extrait du film
Les coprod sur le tournage de Pierre Carles: extrait
+ d'extraits sur Touscoprod




Pierre Carles
Fin de concession
(pré-achat. Sortie en salles le 27 octobre 2010. DVD quatre mois après)










SORTIE EN SALLES LE 27 OCTOBRE 2010
Préacheter le Dvd est un acte de soutien à nos productions. (Vente en France uniquement)
Vous le recevrez quatre mois après la sortie en salles.

> Pour toute demande d’informations, merci de contacter CP-Productions cp-productions@wanadoo.fr

Un film de Pierre Carles
produit par Annie Gonzalez
monté par Bernard Sasia

avec la participation plus ou moins volontaire de :
Hervé Bourges, Jean-Marie Cavada, Jacques Chancel, Michèle Cotta, Jean-Pierre Elkabbach, Franz-Olivier Giesbert, Xavier Gouyou Beauchamps, Elise Lucet, Etienne Mougeotte, Audrey Pulvar, Bernard Tapie, Charles Villeneuve, Karl Zéro…
2h05 / France / 2010

Les médias mentent. Grossièrement comme lorsque PPDA fabrique une fausse interview de Fidel Castro, ou bien par omission lorsque aucune chaîne de télévision n’a idée d’enquêter sur les conditions de l’attribution de la concession de TF1 au groupe Bouygues, ni sur les renvois d’ascenseur entre Martin Bouygues et un certain… Nicolas Sarkozy.
Reprenant son bâton de pèlerin de critique des médias, Pierre Carles repart à l’assaut des responsables de l’information pour amener ceux-ci à reconnaître leurs mensonges, à dévoiler leur connivence avec le pouvoir politico-économique.
Au fur et à mesure que Carles et son double, l’improbable caméraman uruguayen Carlos Pedro, règlent leur compte aux dinosaures de l’audiovisuel, l’ex chevalier blanc de la télévision découvre à quel point ces dirigeants savent désormais esquiver, contrer ou digérer la critique des médias. Quinze ans après s’être attaqué à Canal + et avoir ridiculisé de hauts responsables de l’information, lui et ses complices sont amenés à se poser des questions sur l’efficacité de leurs méthodes. Ont-ils perdu la bataille ? Doivent-il s’avouer vaincus ? Ou faut-il changer de méthode et s’y prendre autrement avec les puissants ?



contact : cp-productions@wanadoo.fr
www.cp-productions.fr

Programmation

audio: Vincent Goulet, Médias & classes populaires + entretiens

écouter Vincent Goulet, émission Infos Médias, Danièle Ohayon - 22 septembre 2010

entretiens:
Vincent Goulet, par alice coffin, 20 minutes.fr, 14 septembre 2010.

Vincent Goulet, Par yannick delneste, Sud Ouest, 29 septembre 2010

Lire : Médias et classes populaires, de Vincent Goulet par Henri Maler, Acrimed, 29 novembre 2010



Médias & classes populaires
les usages ordinaires des informations

Vincent Goulet
préface Patrick Champagne
Collection : Médias essais
INA
2010













Présentation de l'éditeur
Finalement, à quoi servent les informations ? Qu’est-ce qui nous pousse, chaque matin, à allumer la radio ou la télévision pour savoir « ce qui s’est passé » durant la nuit ?
Pour répondre à ces questions, l’auteur a mené une enquête auprès des « gens ordinaires » d’un grand ensemble HLM de la banlieue bordelaise. A travers des observations et des entretiens, il dresse le portrait des rapports intimes que les gens des milieux populaires tissent avec les informations.
Les actualités ne servent pas seulement à forger son opinion de citoyen ou à justifier ses prises de position politique, loin s’en faut. Il s’agit aussi de gérer son angoisse devant les aléas d’une existence précaire, de trouver sa place dans la hiérarchie sociale et de rendre supportable sa condition de dominé, gérer sa vie conjugale et amicale, transmettre des valeurs et des visions du monde à ses enfants. Prendre au sérieux l’intérêt manifesté pour les faits divers, le sport, les pages people mais aussi pour certains problèmes économiques et sociaux, permet de mieux saisir toutes les fonctions sociales des actualités. À travers les commentaires qui en sont faits dans les espaces publics ou dans la sphère privée, il apparaît que les rapports de classes s’expriment de façon aiguë, avec une attention toute particulière aux questions de justice et d’équité.
Contribution à la connaissance des classes populaires contemporaines et à leurs formes spécifiques de compétence politique, ce livre suggère la diversité des usages que chacun peut faire, quel que soit son milieu social, de ces biens culturels particuliers que sont les informations.

Après avoir été monteur à la télévision (journal télévisé d’Arte, magazines pour France 5), Vincent Goulet est enseignant-chercheur à l’université de Nancy 2 (département d’information-communication) et membre du Centre de Recherche sur les Médiations (CREM). Il a obtenu a pour sa thèse de sociologie dont est issu cet ouvrage le Prix de la recherche 2009 de l’Inathèque de France.

mardi 28 septembre 2010

video-écouter-lire: Anne-Marie Thiesse, Faire des Français : quelle identité nationale ? + The Cultural Construction of National Identities in Europe

écouter: Anne-Marie Thiesse, auteur de Faire des Français : quelle identité nationale?
La Suite dans les idées, 25.09.2010



Anne-Marie Thiesse
Faire des Français
quelle identité nationale ?

Editions Stock
6 octobre 2010



Présentation de l'éditeur
Au cours des débats récents, l’identité nationale a été souvent associée à une vision passéiste et xénophobe de la France : nation assiégée qui serait doublement menacée par la globalisation et l’immigration. Ce livre renverse la perspective. L’identité nationale mérite qu’on s’y intéresse parce qu’elle nous parle de la modernisation qui a transformé nos sociétés depuis deux siècles, sur le plan politique et culturel.
Parler d’identité nationale, c’est comprendre pourquoi une société tournée vers le progrès, traversée par des revendications de liberté, d’égalité et de sécularisation, devant intégrer une population disparate, s’est prise de passion pour le passé. C’est découvrir comment le principe de la représentation politique a nécessité une représentation culturelle de la nation, comment il a suscité une perception esthétique et émotionnelle de son territoire. L’ère des nations, c’est le moment où naissent les usines et les monuments historiques, le corps enseignant et le tourisme, les partis politiques et les sports, la presse et le folklore. Les institutions, les conceptions, les émotions caractéristiques de l’ère nationale imprègnent encore largement notre éducation et notre mode de vie. Partant d’événements ou de débats récents, on les examine ici en leur restituant leur profondeur historique. Certes, le bilan de l’âge national n’est pas seulement positif : guerres, colonialisme, dégradation de l’environnement. Et en ce début de xxie siècle, le progrès a cessé d’être un idéal collectif. D’ailleurs, la crise d’identité actuelle est sans doute une crise de la modernité. C’est que nation et identité nationale ne sont pas des sujets simples, réductibles à des polémiques circonstancielles. Ils invitent bien plutôt à réfléchir sur la nécessité, pour une société, d’imaginer son destin afin de le construire.

Anne-Marie Thiesse, ancienne élève de l’ENS, directrice de recherche au CNRS, est spécialiste d’histoire culturelle. Elle a publié notamment Le Roman du Quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Epoque (rééd. Seuil, coll. « Points », 2000), Ils apprenaient la France, l’exaltation des régions dans le discours patriotiques (Éditions Maison des Sciences de l’Homme), La Création des Identités nationales – Europe xviiie-xxe siècle (rééd. Seuil, coll. « Pointshistoire », 2001.)


audio: La construction nationale : approche historique, par Anne-Marie Thiesse
Débat
Intervention au Colloque
Identités, appartenances, diversités
Islam et identité nationale
7 - 8 décembre 2007, UNESCO, Paris

video: "The Cultural Construction of National Identities in Europe" by Anne-Marie Thiesse, European. Culture. Lecture. Series, 2008

lundi 27 septembre 2010

video: Maurice AYMARD, à propos de Pierre Bourdieu



video: Maurice AYMARD, Pierre Bourdieu

Responsable de cet entretien : Peter Stockinger
Date et lieu de l'entretien : Mercredi 18 décembre 2002 - Maison des Sciences de l'Homme

Directeur d’études à l’EHESS, Ancien administrateur de la Maison des Sciences de l’Homme

dimanche 26 septembre 2010

Entretien avec Louis Pinto : autour de la Théorie souveraine + Recensions et notes critiques


Entretien avec Louis Pinto : autour de La Théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au XXème siècle, Éditions du Cerf, par Nicolas Rousseau, Actu-Philosophia, 19 octobre 2009









Pour une sociologie de la philosophie.
par Delphine Thivet (CMH-IRIS/EHESS)

(Louis Pinto, La théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au XXe siècle, Paris, Les éditions du Cerf, 2009, 382 p.
Louis Pinto, La vocation et le métier de philosophe. Pour une sociologie de la philosophie dans la France contemporaine, coll. "Liber", Paris, Éditions du Seuil, 2007, 312 p.)
Transeo Review






voir également:



Louis Pinto : Le collectif et l’individuel. Considérations durkheimiennes, Raisons d'Agir, par Nicolas Rousseau, Actu-Philosophia, 22 septembre 2010.





Louis Pinto, sociologue, directeur de recherche au CNRS, travaille sur différents domaines, la presse, les intellectuels, l’enseignement, la philosophie, le « mouvement consommateur ».

à paraître: Tariq Ali, Obama s’en va-t-en guerre


Tariq Ali
Obama s’en va-t-en guerre
La Fabrique
À paraître le 21/10/2010











Présentation de l'éditeur
La page semblait tournée. Le monde presque entier pensait que l’élection de Barack Obama allait marquer la fin de l’arrogance et de la brutalité, que la parenthèse honteuse de l’ère Bush allait se refermer. Qu’on allait enfin retrouver une Amérique ambitieuse mais pacifique, ferme mais généreuse. Deux ans plus tard, les geôles de Guantanamo sont encore pleines, l’Irak est toujours occupé et la « lutte contre le terrorisme », qui continue de ravager l’Afghanistan, s’étend peu à peu au Pakistan voisin. Les faucons israéliens progressent chaque jour dans leur politique coloniale avec le soutien américain. Bref, comme le montre Tariq Ali, c’est la politique de Bush qui continue, et les seuls changements sont dans le vocabulaire utilisé : le cynisme s’est mué en hypocrisie.
À l’intérieur, la fameuse réforme du système de santé n’a été adoptée que vidée de son contenu, et s’est transformée en cadeau aux compagnies d’assurances.
Derrière son masque noir, Obama dévoile progressivement sa vraie nature, celle d’un politicien habile et opportuniste, qui prolonge la ligne impériale américaine.

Tariq Ali est membre du comité de rédaction de la New Left Review, et contribue régulièrement à The Guardian, CounterPunch ou encore à la London Review of Books. Il est directeur éditorial de la maison d’édition Verso.

vendredi 24 septembre 2010

écouter: Le Bon Plaisir de Pierre Bourdieu par Pascale Casanova


écouter:
Le bon plaisir de Pierre Bourdieu
27 janvier 2002
par Pascale Casanova
Avec les témoignages de Jacques Derrida, Jérôme Lindon, Georges Duby, Tassadit Yacine, Pierre Encrevé, Loïc Wacquant, Haruhisa Kato et Denis Podalydès.
Le Bon Plaisir De Pierre Bourdieu par Pascale Casanova, 1ère diffusion : 23/6/90

jeudi 23 septembre 2010

Frédéric Lebaron, « Retraites et (in)sécurité économique : d’autres indicateurs (et d’autres politiques) sont possibles »

Frédéric Lebaron, « Retraites et (in)sécurité économique : d’autres indicateurs (et d’autres politiques) sont possibles », Savoir / Agir, 13, septembre 2010, p.107-111.



Jean-Louis Fabiani, Qu’est-ce qu’un philosophe français ? + entretien

Jean-Louis Fabiani, Propos recueillis par Jean Birnbaum, LE MONDE DES LIVRES | 07.10.10







Jean-Louis Fabiani
Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts (1880-1980)
Coll. : Cas de figure
EHESS
7 octobre 2010




Présentation de l'éditeur
Le philosophe constitue l’une des figures les plus remarquables de la vie intellectuelle française. D’où vient ce statut social si spécifique à la France ? En s’intéressant aussi bien à la genèse des concepts et des systèmes qu’à la vie sociale des idées depuis les débuts de la Troisième République jusqu’aux années 1980, Jean-Louis Fabiani évoque les permanences et les évolutions de discours et de pratiques d’une discipline. Il aborde celle-ci comme objet culturel, fait éclater les formes de récit de son histoire et honore pleinement le contrat qu’il s’était fixé : donner au lecteur non initié ce qu’il faut pour comprendre comment s’est faite la philosophie.
Retraçant une histoire à pas vifs de cette discipline et des figures qui la représentent, ce livre offre une lecture vivante, pleine d’humour, notamment sur les modes de vie des philosophes (Sartre dans les hôtels miteux sans bibliothèque), leurs styles vestimentaires (le chapeau de Deleuze, le col roulé de Foucault).

Aperçu du sommaire
1. La philosophie en classe. 2. Carrières et concepts. 3. Les moments et
les crises. 4.Le rempart de la raison. 5Le spiritualisme français.
6.Transferts conceptuels. 6.La religion dans les limites de la simple
raison ?. 7.Aux frontières de la science. 9.Le philosophe artiste et la
tentation prophétique

Jean-Louis Fabiani, born in 1951 in Algiers, received his education from the Ecole normale supérieure (Agrégation de philosophie, 1974) and the Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales (Phd in Sociology, 1980, advisor : Pierre Bourdieu). Appointments : Ecole normale supérieure (1980-1988); Ministry of Culture (1988-1991); Ecole des hautes études en sciences sociales (1991) JLF has been invited as a visiting professor by the University of California San Diego (1983), the University of Chicago (1999), the University of Montréal (2005) and the Humboldt University, Berlin (2006).Books published : Les philosophes de la République (1988), Lire en prison (1995), L’Europe du Sud contemporaine (2000), Beautés du Sud. La Provence à l’épreuve des jugements de goût (2005), La petite mer des oubliés (2006), Après la culture légitime (2007), :Le Public en action. L’Education populaire et le théâtre (2008). Books edited : La Société vulnérable (1987), Le goût de l’enquête (2001), Body is Comedy (2006)

mercredi 22 septembre 2010

écouter: Pierre-Emmanuel Sorignet à propos de son livre Danser. Enquête dans les coulisses d'une vocation


écouter:
Pierre-Emmanuel Sorignet, La Suite dans les idées par Sylvain Bourmeau, 24.07.2010

Pierre-Emmanuel Sorignet au Café découvertes (à partir de 16:34) , 01 septembre 2010


Danser
Enquête dans les coulisses d'une vocation

Pierre-Emmanuel SORIGNET
Collection : Textes à l'appui / Enquêtes de terrain
La Découverte
2010





Pierre-Emmanuel Sorignet est sociologue, maître de conférences à l’université Toulouse-III. Il collabore en tant qu’interprète, depuis une dizaine d’années, avec différentes compagnies de danse contemporaine.

dimanche 19 septembre 2010

videos: Henri Maler d'Acrimed aux Remue-Méninges

Henri Maler d'Acrimed, entretien
François Ruffin et Henri Maler, Atelier La bataille des médias
Remue-Méninges du PG, août 2010


videos: Alexis Spire à propos de son livre Enquête sur les guichets de l’immigration + Étrangers en France

videos:
Alexis Spire (1/3)-Enquête sur les guichets de l'immigration
Alexis Spire (2/3)-Enquête sur les guichets de l'immigration
Alexis Spire (3/3)- Enquête sur les guichets de l'immigration
"L’Atelier des idées neuves" , Le monde fr, 2008

"La société au crible des origines?" par Alexis Spire, Forum Le Mans Le Monde, 16 Novembre 2008


Accueillir ou reconduire
Enquête sur les guichets de l’immigration

Alexis Spire
Raisons d'Agir
2008














Videos:
Étrangers en France 1/4. Denis Peschanski: les Tsiganes
Étrangers en France 2/4. Danièle Lochak et la déchéance
Alexis Spire, Étrangers en France 3/4, comparaison et raison
Alexis Spire, Étrangers en France 4/4, Le réveil d'une défiance nationale avec Danièle Lochak et Denis Peschanski
Mediapart, 2010


video: Yves Gingras s'exprime sur ce qu'est le propre de la pensée humaine

video: Yves Gingras s'exprime sur ce qu'est le propre de la pensée humaine, son lien avec le corps, ce qu'est l'intelligence, le développement technologique, l'éthique, etc.

vidéo enregistrée dans le cadre de l'exposition «Copyright humain» réalisée par le Musée de la civilisation du Québec, 2009. Durée 15 min.

samedi 18 septembre 2010

à paraître: Mike Grenfell, Language, Ethnography, and Education Bridging New Literacy Studies and Bourdieu

Mike Grenfell
Language, Ethnography, and Education
Bridging New Literacy Studies and Bourdieu

Routledge
Publish Date: 1st June 2011



Présentation de l'éditeur
Offering an in-depth discussion of Bourdieu, New Literacy Studies and education, this frontline book provides a useful reference point for scholars and students of education, language, and literacy wishing to incorporate Bourdieu’s ideas into their work.

There is a well established tradition of using ethnographic perspectives to study classroom practice. What this volume contributes is two distinctive approaches to the social study of education in general and literacy in particular: New Literacy Studies and Bourdieusian sociology, both integrated with such ethnographic perspectives.

The guiding principle behind the structure of this book is how it develops and unfolds dialogically. More than just a set of stand-alone chapters around social perspectives on language interactions in classrooms, this ‘integrated text’:

* provides practical examples of New Literacy Studies and Bourdieu used in ethnographic classroom contexts

* offers a synthesis considering the practical examples in terms of the range of issues of theory and method presented

* extends and develops many of the questions and issues raised in terms of a future practical research agenda

Beyond the field of education, language in education, classroom ethnography, and literacy, scholars and students across a wide range of disciplines in which Bourdieu attracts attention also will find this volume relevant.

ESSE Final activity report

The Project ESSE – For a European Research Space in Social Sciences has been completed (2004-2009).





ESSE Final activity report

The Foundation Bourdieu succeeds ESSE in the coordination of the international network of researchers and critical social research associated with Pierre Bourdieu.

vendredi 17 septembre 2010

Dictionnaire des concepts nomades en Sciences Humaines + Introduction et foreword


Dictionnaire des concepts nomades en Sciences Humaines

Sous la direction d'Olivier Christin
Collection Sciences humaines
464 pages
ISBN 978-2-86424-754-8
Editions Métailié
07/10/2010










Présentation de l'éditeur
En partie inspiré d’entreprises antérieures, ce Dictionnaire regroupe des textes consacrés à quelques-uns des termes ou des concepts à travers lesquels les sciences sociales et l’histoire pensent le monde social et se pensent elles-mêmes. Mais à la différence des précédents ouvrages qui avaient choisi un champ bien précis (le vocabulaire des groupes sociaux, les concepts centraux des idéologies ou des formes constitutionnelles…) et surtout une seule aire linguistique, aucune discipline, aucune nation, aucune langue n’est privilégiée. Au contraire, les articles rassemblés ici et confiés à des spécialistes reconnus et de nationalités différentes décrivent la naissance, la carrière et la circulation, à travers les époques et les langues, de noms communs, d’expressions idiomatiques ou de termes apparemment techniques dont on
porte au jour le caractère de constructions idéologiques et de produits de l’activité des acteurs sociaux. On y rencontrera donc des vocables, des concepts, des expressions de nature très hétérogène et ne présentant pas les mêmes caractères de variabilité : certains relèvent de la description des groupes sociaux par eux-mêmes et par les sciences sociales (Avant-gardes, Mouvement ouvrier, Junker…), d’autres des sciences de l’État et du savoir administratif (Administration, Moyenne, Droit musulman…), d’autres encore de constructions idéologiques particulières dont les conditions d’émergence et d’imposition de sens appellent à une mise en perspective (Occident, Laïcité, Absolutisme…). L’essentiel n’est donc ni dans le choix des termes, ni dans la poursuite d’une forme d’encyclopédisme. Seules importent la démarche et l’exemplarité de l’analyse, tournées vers la dénaturalisation et l’historicisation des usages lexicaux qui font des exemples retenus autant de cas d’école, c’est-à-dire de cas exemplaires sur lesquels penser ce que les structures académiques, les usages linguistiques, les routines et les inconscients intellectuels imposent de manière subreptice.

Renonçant à tout but normatif, ce Dictionnaire a l’ambition d’apporter sur quelques cas significatifs des exemples d’enquêtes méticuleuses, associant sémantique historique, comparatisme et objectivation critique des conditions sociologiques et historiques de possibilité et d’opérationnabilité des concepts et des usages lexicaux des sciences sociales, qui montrent que les rapports et les conflits de sens sont également des rapports et des conflits de force. En mettant en avant la dimension « nomade » des concepts historiques, il s’agit ainsi de favoriser les bases d’un dialogue dans les sciences sociales européennes, conscient du poids des héritages socio-linguistiques.


Liste des concepts :
Absolutisme, Administration, Ancien Régime, Avant-garde, Cacique/Cacicazgo, Cacique/Caciquisme/Caudillisme, Confession, Droit musulman, Fortuna, Frontière, Grand Tour, Haut Moyen Âge, Histoire contemporaine, Humanisme civique, Humanitaire, Intelligentsia/Intellectuels, Junker, Laïcité, Mouvement ouvrier, Moyenne, Narratio/récit, Occident, Opinion publique, Travail.


Liste des contributeurs (universitaires) :
Giorgia Vocino (Université Ca’ Foscarini de Venise), Simone Bellezza (Université de San Marino), Anna Boschetti, Gilda Zazzara (Université Ca’ Foscari de Venise), Michele Nanni (Université de Padoue), Sandro Landi (EHESS), Guillermo Zermeno Padilla (Université El Colegio, Mexico), Alfonso Mendiola (Université Ibéro-américaine de Mexico), Irène Herrmann (Université de Genève), Lothar Schilling (Université de Fribourg). Naima Ghermani (Université Grenoble II), Thierry Jacob, Nadine Beligand (Université Lyon II Lumière), Gilles Bertrand (Université Grenoble II), Laurent Jeanpierre (IEP de Strasbourg), Etienne Couriol (Université Lyon III), Laurent Baggioni (ENS-Lsh Lyon), Claude Prud’homme (Université Lyon II Lumière), Florence Buttay (Université Bordeaux III), Benedicte Zimmerman (EHESS), Eric Brian (INED), Oissila Saaidia (IUFM de Strasbourg), Samim Akgönül (Université Marc Bloch Strasbourg II-CNRS), Igor Moullier (ENS-Lsh Lyon).

foreword by Franz Schultheis

Lire l'Introduction

Olivier CHRISTIN
Né en 1961, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, agrégé d’histoire, membre de l’Institut universitaire de France (1999-2004), président de l’Université Lumière Lyon II (2008-2009), il est spécialiste de l'histoire religieuse du début de l'époque moderne. Il est actuellement professeur d'histoire moderne à l'Université de Neuchâtel.



RENCONTRE AUTOUR DU DICTIONNAIRE DES CONCEPTS NOMADES EN SCIENCES HUMAINES

Lundi 18 octobre, 19h30 : rencontre à la Villa Gillet (25 rue Chazière, 69004 Lyon, tél. 04 78 27 02 48) en partenariat avec la librairie Coquillettes de Lyon en présence de Igor Moullier, Raphaël Barat, Oissila Saaidia et Claude Prudhomme. Infos : Librairie Coquillettes (6 place Fernand Rey, 69001 Lyon, tél. 04.78.29.02.77)

Jeudi 28 octobre, 18h : rencontre à la librairie Compagnie (58 rue des Ecoles, 75005 Paris) en présence d’Olivier Christin, Laurent Jeanpierre et Eric Brian.

Samedi 30 octobre, 15h-17h : rencontre à la librairie Kléber (1 rue des Francs Bourgeois à Strasbourg) en présence d’Olivier Christin, Raphaël Barat et Samim Akgönül

Gérard Mauger, Le militantisme aujourd’hui : quelle nouvelle donne ?


Gérard Mauger, Le militantisme aujourd’hui : quelle nouvelle donne ?












. « Le Militantisme aujourd’hui : quelle nouvelle donne ? » Gérard Mauger (directeur de recherche au CNRS, revue Savoir/Agir), Maryse Dumas (responsable syndicale), Jacques Chabalier (PCF, responsable de la vie du parti), Patrice Cohen-Seat (Président d’Espaces Marx), Louis Weber (co-animateur d’un séminaire sur le militantisme à Espaces Marx et Savoir/Agir), débat sur la question du militantisme, organisé par Espaces Marx à la fête de l’Humanité.

jeudi 16 septembre 2010

Et si on repensait l’économie ? Un entretien avec Pierre Bourdieu et Frédéric Lebaron



Et si on repensait l’économie ? Un entretien avec Pierre Bourdieu et Frédéric Lebaron
Propos recueillis par Didier Eribon
Nouvel Observateur - N°1852, Semaine du 04/05/00

textes en ligne de Frédéric Lebaron

« Pierre Bourdieus kritikk av Ækonomien » (« Pierre Bourdieu critique de l'économie »), Sosiologisk Arbok / Yearbook of Sociology, 2002.1, p.61-78.

« Bases of a sociological economy. From François Simiand & Maurice Halbwachs to Pierre Bourdieu », International Journal of Contemporary Sociology, 38, 1, April 2001, p.54-63.

« Pierre Bourdieu. Défense de l'autonomie et nouveau militantisme », in G.Mauger, Rencontres avec Pierre Bourdieu, Broissieux (Bellecombe-en-Bauges), Croquant, 2005, p.635-639.

Henry Rouanet, Frédéric Lebaron, Viviane Le Hay, Werner Ackermann, Brigitte Le Roux, « Régression et analyse géométrique des données. Réflexions et suggestions », Mathématiques & Sciences Humaines, 40, 160, 2002, p.13-45.

Textes en ligne de Frédéric Lebaron sur le site du CURAPP



(merci à Frédéric Lebaron pour l'info)

LES FORMES DE LA CRITIQUE SOCIALE DANS LES ANNÉES 1970

LES FORMES DE LA CRITIQUE SOCIALE DANS LES ANNÉES 1970

Vendredi 24 septembre 2010, 14h00 - 16h00

VIe Congrès Marx International – Université Paris Ouest Nanterre – Bâtiment L, salle 318





Présidence : Xavier LANDRIN (Université Paris Ouest, GAP)


Discussion : Bernard LACROIX (Université Paris Ouest, GAP / IUF)


Julien HAGE (Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, CHCSC). Une nouvelle tribune pour des sciences humaines et sociales plus militantes : l’investissement et le traitement éditorial des éditions François Maspero
À la fin des années 1950, de nouveaux genres éditoriaux font leur apparition : d’une part, les collections de documents politiques, de « Frontières ouvertes » aux éditions du Seuil à « Cahiers Libres » chez François Maspero ; d’autre part, de nouvelles séries de théorie critique, d’« Arguments » chez Minuit à « Médiations » chez Denoël Gonthier. Ces collections, faisant écho à l’avènement de nouvelles disciplines au sein des sciences humaines et sociales, connaissent un essor rapide ensuite amplifié par Mai 68, qui leur permet de rencontrer un succès et un écho absolument inédits en termes de tirages, notamment grâce aux collections de poche. Elles permettent à des auteurs restés inédits ou dans l’ombre jusque-là d’être publiés, et même à quelques-uns d’entre eux d’acquérir une consécration publique qui change complètement leur statut et leur permet ainsi une « sortie du ghetto académique », pour reprendre les termes du philosophe grec Nicos Poulantzas. De nouveaux types de livres font alors leur apparition : des recueils d’articles, des études plus réactives sur l’actualité, ainsi que des ébauches théoriques de recherche en cours, volontiers polémiques, sur de nouveaux objets tels que l’immigration, les diasporas ou l’écologie. Les éditions Maspero seront l’un des initiateurs privilégiés de ces renouvellements, avec un investissement aussi substantiel que précurseur dans les sciences humaines et sociales, avec les collections « Textes à l’appui » (1960), « Théorie » de Louis Althusser ou « Économie et socialisme » de Charles Bettelheim (toutes deux en 1964). Nous nous intéresserons à la nouvelle manière de conjuguer le savoir et l’intervention durant ces années-là, au succès de textes qui sortent du seul champ académique pour intégrer le circuit de la plus grande diffusion, ainsi qu’aux nombreux transferts culturels à l’œuvre –ou comment la « petite collection maspero » s’inspire du modèle de la collection « edition suhrkamp », sans doute le plus grand vecteur éditorial contemporain de théorie critique en Europe –, ainsi qu’à la promotion de nouveaux auteurs et chercheurs dans le champ universitaire et académique via le vecteur éditorial.


José Luis MORENO PESTAÑA (Université de Cadix / CSE-CESSP). Langage politique et langage savant dans les années 70 : Michel Foucault en situation
Une grande partie des travaux consacrés aux trajectoires d’auteurs académiques ou de producteurs culturels qui s’associent, dans les années 1970, au travail collectif de la critique sociale, délaisse très souvent la question des modalités de circulation et de retraduction des mots d’ordre politique dans l’univers intellectuel et des concepts savants dans l’univers politique. Il est bien sûr nécessaire de prêter une attention particulière aux réfractions et aux censures qu’exercent les champs intellectuel et académique pour comprendre la transformation des discours académiques et intellectuels qui prennent souvent l’aspect, si l’on se donne la peine de les observer sous cet angle, de discours doubles, destinés à fonctionner sur des scènes multiples, et recélant des clins d’œil ou des micro-distinctions que seul le regard indigène peut percevoir. C’est toute l’historicité du discours foucaldien qu’il s’agira ici d’appréhender en mettant en perspective, pour mieux comprendre les enchaînements conceptuels de ce discours, les relations que Foucault établit entre les dilemmes intellectuels auxquels il est confronté et les conflits de l’univers politique. Pour saisir ce mécanisme propre aux conjonctures de transformation idéologique et politique, dont les « années 1970 » sont une illustration particulière, on montrera avec le plus de précision possible comment la conjoncture politique produit des tensions, des hésitations et une complexité nouvelles dans le discours de Foucault. On verra ainsi que la substitution du concept de gouvernementalité à celui de biopolitique, l’abandon d’une perspective de classe, ou encore le privilège accordé par Foucault au modèle de la sécurité sur celui de la discipline, renvoient à des phénomènes intellectuels (les conflits avec Deleuze et le gauchisme, l’alliance avec les « nouveaux philosophes », la démarcation par rapport à la sociologie critique), aussi bien que politiques (l’émergence d’une nouvelle gauche incarnée notamment par Michel Rocard, l’assimilation de plus en plus courante du marxisme au socialisme réel). On espère de cette façon, à partir d’un cas qui n’est pas isolé, mettre au jour les formes de réorientation, de reconversion ou de transformation du discours intellectuel « critique » dans les années 1970.


Fabien CARRIÉ (Université Paris Ouest, GAP). Spécisme et libération animale : la genèse d’une cause « non-humaine » dans les années 70
Véritable « croisade morale » au nom des bêtes, le mouvement de libération animale regroupe militants et intellectuels autour d’une même revendication, l’arrêt de toute forme d’exploitation d’un animal représenté comme un sujet à part entière, quel que soit son espèce d’appartenance. S’il est possible de situer les prémices de cette mobilisation sociale avec la création des collectifs anglais de « Hunt sabotage » au début des années 60, c’est au cours des années 70 que le mouvement se structure, avec la diffusion en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis d’articles et d’ouvrages consacrés à la « question animale » par des intellectuels nouveaux entrants comme Peter Singer et Tom Regan ou encore l’ancien expérimentateur Richard Ryder. Ces travaux, les concepts comme « spécisme » ou « droit des animaux » qui y sont développés, les considérations philosophiques et les découvertes en éthologie, biologie et psychologie animale qui y sont exposées, vont constituer un stock initial que les militants vont rapidement s’approprier, contribuant à la structuration de la mobilisation et à sa formalisation idéologique. Etudier les conditions de production et de diffusion de ces travaux ainsi que les trajectoires de leurs auteurs et de leurs promoteurs revient dès lors à dégager certaines des stratégies et des logiques sociales au principe de l’émergence de ce mouvement dans les années 70, à mettre en lumière les conditions de possibilité d’une mobilisation collective questionnant le bien-fondé de rapports de force naturalisés.


Jean-François MICHEL (Journaliste free lance). Comment et pourquoi fait-on une revue underground généraliste? Retour sur une expérience individuelle et collective (entretien avec Xavier Landrin)
La « presse underground » ou « contre-culturelle » des années 1970 est l’un des phénomènes aujourd’hui les plus délaissés par les sciences sociales, qu’il s’agisse de la sociologie du journalisme, de l’histoire des mouvements sociaux ou de la sociologie des utopies. En revenant sur la création, la trajectoire et les contenus de la revue Quetton, revue underground cherbourgeoise, qui voit le jour à la fin des années 60, on montrera que les interprétations sollicitant une vision réifiée du militantisme des années 1970 (authenticité ou reconversion, réussite ou échec de l’utopie critique, militantisme gauchiste ou contre-culturel, etc.) sont inopérantes pour rendre compte de ce type d’activités et de trajectoires, et qu’elles doivent être au mieux amendées par une interprétation plus sensible aux phénomènes locaux et aux études de cas, sans oublier les mécanismes génériques qui structurent des activités et des trajectoires analogues. On évoquera ainsi le parcours d’obstacles que constitue la mise en place et la pérennisation d’une revue underground, rétrospectivement labellisée « contre-culturelle » par la presse spécialisée, en insistant sur les conditions matérielles (souvent négligées par l’historiographie), sur les motivations et les cadres idéologiques qui y président, sur la dimension collective d’une telle entreprise, et les opportunités positives ou négatives qu’elle produit. On s’interrogera parallèlement sur ce qui a fait durer cette publication de la fin des années 1960 à nos jours, en empruntant un autre diagnostic que celui, binaire et simplificateur, de la réussite ou de l’échec. C’est notamment le retour sur la formation et l’évolution d’un « conatus artistique » singulier, mais propre à l’univers de la critique sociale des années 60 et 70 qui permet le brouillage des classements et les rencontres artistiques apparemment improbables, que l’on peut ressaisir les raisons d’une persévérance dans une forme d’art anti-institutionnelle.



Présentation :

Cet atelier s’insère dans le cadre des réflexions politistes du sixième Congrès Marx International sur le thème des « crises, révoltes et utopies ». Il traitera en particulier, à la suite de travaux sociologiques plus ou moins récents portant sur les années 68, des formes et des temporalités de la critique sociale dans les années 1970. On évitera d’engager un choix parmi les terminologies ou les typologies disponibles, pour appréhender la « critique sociale » comme un ensemble, forcément hétérogène, de formulations et de pratiques contestataires renvoyant à des répertoires ou des traditions artistiques et militantes dont les particularités sont notamment l’articulation des effets locaux, nationaux et transnationaux et le déplacement des frontières du légitime et de l’illégitime dans les espaces culturels. On s’interrogera collectivement sur les modalités, la portée et les différents labels que revêt la critique sociale dans les différents univers où elle émerge et se transforme. On questionnera parallèlement le problème de la continuité et de la discontinuité de ces entreprises critiques par rapport aux ruptures de légitimité et de consentement révélées par la conjoncture de mai-juin 68. Dans quelles dynamiques s’enracinent-elles ? Comment rendre compte des mécanismes collectifs de structuration de la critique sociale sans araser toute la richesse et les spécificités des cas évoqués ? On accordera une attention particulière à certains phénomènes qui paraissent sous ce rapport essentiels :


- La circulation transnationale des références, des textes et des pratiques culturelles ou militantes, les espaces qu’ils empruntent, les médiations qui les transforment, et les retraductions dont ils sont l’objet. Il ne suffit pas en effet de poser d’emblée l’uniformité ou la parenté, au moins pour certains pays européens, de la critique sociale, mais au contraire de revenir sur des phénomènes de circulation et de réappropriation régionaux qui fabriquent une apparence d’homogénéité internationale. Quels que soient les terrains (l’édition de livres critiques, les fanzines et les revues « underground » ou « contre-culturels », le militantisme « écologique », la formation de nouvelles alliances dans l’univers intellectuel), ces modalités spécifiques d’appropriation et de recréation des références étrangères livrent des enseignements indispensables sur la construction de la critique sociale.


- La redéfinition des frontières entre les espaces culturels, politiques et savants, qui est elle-même un facteur de circulation des productions et des pratiques. Cette redéfinition des frontières, dont les effets varient en fonction de la situation des acteurs, de leurs investissements et des ressources dont ils disposent, engendre entre eux une proximité qui, dans une période antérieure, pouvait sembler improbable ou inespérée. Cela produit non seulement des effets sur la perception de la légitimité politique, intellectuelle ou artistique, mais aussi un brouillage plus ou moins temporaire des hiérarchies et des classements.


- La fonction pratique des labels et des désignations utilisés par les acteurs. Ceux-ci renferment évidemment des polémiques, des clins d’œil, des entreprises de promotion ou d’appropriation ; c’est ce que l’on observe à travers la trajectoire de labels désignant des groupes comme les « nouveaux philosophes », des concepts savants répondant notamment à des transformations exogènes comme le « biopouvoir », des formules recouvrant des productions et des références incommensurables comme l’ « underground » ou la « contre-culture ». L’attention portée à ces désignations permettra non seulement de mieux suivre les logiques sociales et discursives de la critique sociale, mais aussi de prévenir contre certaines formes d’anachronisme toutes les fois où elles sont invoquées comme catégories d’analyse.

Cet atelier s’adresse aux sociologues, historiens et anthropologues travaillant sur les transformations de la critique depuis les années 68 dans les domaines du journalisme, de l’édition et du militantisme. Il est ouvert aux chercheurs sensibles à la richesse du phénomène contestataire des années 70.


Eléments bibliographiques :
- Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective (1962-1981), Paris, 2008, La Découverte.
- Bennett M. Berger, The Survival of a Counterculure, Los Angeles – Berkeley, University of California Press, 1981.
- Pierre Bourdieu, La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
- Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984.
- Dominique Cardon, Fabien Granjon, « Médias alternatifs et médias activistes », in Eric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dir.), L’altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005.
- Patrick Combes, La littérature et le mouvement de Mai 68, Paris, Seghers, 1984.
- Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai – Juin 68, Paris, Les Editions de l’Atelier / Editions ouvrières, 2008.
- Justine Faure, Denis Rolland (dir.), 68 hors de France : histoire et constructions historiographiques, Paris, L’Harmattan, 2009.
- Genre, sexualité & société, « Révolution / Libération », 3, 2010.
- Ingrid Gilcher-Holtey, « Die Phantasie an die Macht » : Mai 68 in Frankreich, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1995.
- Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa, USA, München, C.H. Beck, 2001.
- Todd Gitlin, The Sixties: Years of Hope, Days of Rage, New York, Bantham Books, 1987.
- Boris Gobille, « La parabole du Fils retrouvé : remarques sur le ‘deuil de 68’ et la ‘génération de 68’ », Mots, 54, 1998.
- Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire : misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard / Seuil, 1989.
- Stuart Hall, Tony Jefferson (eds.), Resistance through Rituals, London, Routledge, 1993.
- Dick Hebdige, Sous-culture : le sens du style, Paris, Zones, 2008.
- Thomas Hecken, Gegenkultur und Avantgarde, 1950-1970 : Situationisten, Beatniks, 68er, Tübingen, Francke, 2006.
- Richard Hoggart, La culture du pauvre: étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970.
- Laurent Jeanpierre, « ‘Modernisme’ américain et espace littéraire français : réseaux et raisons d’un rendez-vous différé », in Anna Boschetti (dir.), L’espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010.
- Perrine Kervran, Anaïs Kien, Les années Actuel, Marseille, Le Mot et le Reste, 2010.
- Bernard Lacroix, L’Utopie communautaire: histoire sociale d’une révolte, Paris, PUF, 2006.
- Bernard Lacroix, « A contre-courant : le parti pris du réalisme », Pouvoirs, « Mai 68 », 39, 1986.
- Danièle Léger, « Les utopies du retour », Actes de la recherche en sciences sociales, 30, 1979.
- Henning Marmulla, « Internationalisierung der Intellektuellen ? Möglichkeiten und Grenzen einer ‘communauté internationale’ nach dem Algerienkrieg », in Ingrid Gilcher-Holtey, (Hrsg.), Zwischen den Fronten : Positionskämpfe europäischer Intellektueller im 20. Jahrhundert, Berlin, Akademie Verlag, 2006.
- Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d’or des luttes?, Paris, Textuel, 2009.
- Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une histoire de la ‘génération de mai 68’ », CURAPP, « L’identité politique », 1994.
- Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, 1999.
- Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, Paris, L’Harmattan, 1989.
- Nicolas Pas, « Images d’une révolte ludique », Revue historique, 2, 2005.
- Georges Perec, Un homme qui dort, Paris, Denoël, 1967.
- SCALPEL, Cahiers de sociologie politique de Nanterre, « Mai 68, trente ans après », 4-5, 1999.
- Kristina Schulz, Der lange Atem der Provokation, Frankfurt am Main, Campus Verlag, 2002.

(merci à Xavier Landrin pour l'info)

mercredi 15 septembre 2010

video: Pierre Bourdieu, extrait d'un cours sur Manet + transcription du premier cours de P. Bourdieu sur Manet, 1999


(1:26-4:16)
La sociologie est un sport de combat
- Pierre Bourdieu -

de Pierre Carles
C-P productions
2001
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PIERRE BOURDIEU
SUR MANET 
(COURS DU COLLÈGE DE FRANCE 1999)

PREMIÈRE SÉANCE

(transcription par Jaques Gasseng)


Je vais vous parler cette année de ce qu’on pourrait appeler une révolution symbolique réussie, celle qui a été inaugurée par Manet. Avec l’intention de rendre à la fois intelligible la révolution elle-même dans ce qu’elle a de particulier, les œuvres qui ont suscité cette révolution, et de façon plus générale, je voudrais essayer de rendre intelligible, l’idée même de révolution symbolique.
Alors pourquoi les révolutions symboliques sont-elles particulièrement difficiles à comprendre, surtout lorsqu’elles sont réussies ? Parce que le plus difficile est de comprendre cela-même qu’il s’agit de comprendre et qu’il semble aller de soi, dans la mesure où la révolution symbolique a produit les structures à travers lesquelles nous l’apercevons. Autrement dit, à la façon des grandes révolutions religieuses, une révolution symbolique bouleverse des structures cognitives et parfois dans une certaine mesure des structures sociales. Et impose, dans la mesure où elle est réussie, de nouvelles structures cognitives qui, du fait qu’elles se généralisent, qu’elles se diffusent, qu’elles habitent finalement l’ensemble des sujets percevants d’un univers social, deviennent imperceptibles.
Autrement dit, du fait que c’est de cette révolution symbolique réussie de la vision du monde, de la représentation du monde, que sont nées nos catégories de perception et d’appréciation, celles que nous employons ordinairement pour comprendre les représentations du monde et le monde lui-même, la représentation du monde qui est née de cette révolution est devenue évidente. Si évidentes que le scandale suscité par les œuvres de Manet, est lui-même sinon objet d’étonnement sinon de scandale. Autrement dit on a une sorte de renversement, et ce que je vous énonce là de manière abstraite, j’essaierai de vous le rendre sensible, et ce n’est pas si facile que ça en a l’air, au cours de ce premier cours.
Ce renversement du pour au contre est ce qui interdit d’apercevoir et de comprendre le travail de conversion collective, et j’emploie à dessein le mot de conversion qui est connoté religieusement, le travail de conversion collective qui a été nécessaire pour créer le monde nouveau dont notre œil lui-même est le produit. Évidemment quand j’emploie le mot « œil », je l’emploie au sens d’organe socialement construit, comme par exemple Baxandall dans son très beau livre L’œil du Quattrocento, que vous pouvez trouver chez Gallimard, dans lequel Baxandall essaie d’analyser la genèse sociale d’un œil historique, d’un système de catégories de perception incorporé comme l’œil du Quattrocento. Donc ce travail de conversion que je voudrais analyser ici, ne peut être compris qu’au prix d’une conversion du regard que nous portons sur notre propre regard. Ou plus précisément, il ne peut être compris que grâce à un travail visant à débanaliser la révolution dont notre regard est le produit, en débanalisant tout ce que sa réussite a rendu banale, c’est-à-dire des structures objectives et incorporées qu’elle a imposée, à commencer par celle de notre vision elle-même. J’emploie à dessein le vocabulaire de la banalisation et de la débanalisation qui est une façon de traduire le langage de l’estrangement des Formalistes russes et de réconcilier en passant deux traditions très éloignées, la tradition des Formalistes russes et la tradition wébérienne, Max Weber insistant sur ce qu’il appelle la routinisation ou la banalisation du charisme. Une révolution symbolique est une révolution charismatique typique comme les révolutions des grands fondateurs de religion. C’est une révolution charismatique qui s’impose aux cerveaux, qui s’impose sous forme de structure mentale et qui, de ce fait, tend à se routiniser, tend à devenir banal et à banaliser ce qui est perçu à travers ces catégories banalisées, à savoir, l’objet même de la débanalisation, l’objet même de l’acte de débanalisation. Alors tout le paradoxe du grand inquisiteur que tout le monde a à l’esprit, de Dostoiowski, le principe de ce paradoxe est contenu dans ses analyses : il n’y a rien d’étonnant si un message religieux se détruit en quelque sorte lui-même, détruit en particulier sa force subversive par le fait même qu’il réussit et qu’il devient universel.
Pour comprendre cette révolution symbolique, dont j’ai essayé de dire peut-être de manière un peu abstraite en commençant qu’elle est intrinsèquement difficile à comprendre, il faudra d’abord essayer de comprendre l’ordre symbolique que Manet a renversé, en quoi consistait cet ordre, si un ordre symbolique accompli est un ordre qui s’impose comme évident. C’est un ordre qui est tel que sa mise en question ne vient à l’esprit de personne. Qui ne vient à l’esprit de personne de le mettre en question. Autrement dit, un ordre symbolique accompli conduit à apercevoir cet ordre symbolique même comme allant de soi, comme taken for granted, comme ce qui va de soi. Donc, pour reconstituer cet ordre symbolique dans toute sa force, ça je l’ai dit souvent dans des cours antérieurs, cette expérience du « cela va de soi », elle est tout à fait extraordinaire si on y réfléchit mais paradoxalement elle paraît ordinaire. Elle est extraordinaire puisque qu’elle suppose un accord objectif quasi parfait entre les structures du monde de ce qui est perçu, et les structures cognitives à travers lesquelles on le perçoit. Et c’est de cet accord immédiat, sans discordance, sans dissonance, sans désaccord, que naît l’expérience de « c’est comme ça », « ça va de soi », ça ne peut pas être autrement. Et un ordre symbolique traditionnel est un ordre tel que, la possibilité de faire ou d’être autrement, n’est pas pensable. Tout ordre autre que celui-là est impensable. Il n’existe pas de catégorie de perception permettant d’anticiper un autre ordre. L’utopie par exemple est en quelque sorte exclue par un ordre symbolique tout à fait accompli, enfin qui n’existe jamais complètement sauf peut-être dans certaines sociétés archaïques complètement à l’abri des contacts de civilisation à travers lesquels ce qui est vécu comme « naturel » se met à apparaître comme nomo, fondé sur l’arbitraire d’une convention ou d’une norme, ou d’une loi.
Donc comprendre un ordre symbolique, c’est comprendre cet accord entre des structures objectives, les structures du monde social, et des structures cognitives. C’est donc adopter un point de vue d’ethnologue qui ne se met pas en extériorité par rapport à ce monde, qui n’adopte pas un point de vue normatif, qui n’adopte, ni le point de vue de la dénonciation, ni le point de vue de la réhabilitation. Le point de vue de la dénonciation, s’agissant de l’objet dont je parle, il est contenu déjà dans le langage que nous employons pour en parler : on parlera de peinture « pompier », le mot « pompier » étant un mot du jargon académique, des rapins, pour désigner les gens, ce qu’on appellerait les peplums, les gens en tenue à l’ancienne. En face de cette production, qui est la peinture « pompier », telle que nous la voyons par bribes à Orsay par exemple, nous sommes encore aujourd’hui engagés. Nous ne sommes pas indifférents. Nous oscillons entre la propension à la condamnation - c’est un art « fini », c’est un art « dépassé » comme on dit aujourd’hui. Dans la polémique intellectuelle et artistique, l’arme essentielle, c’est de dire de l’adversaire qu’il est fini, qu’il est renvoyé au passé. Alors quand on est gentil, on est renvoyé aux « classiques, mais quand on veut le tuer, on dit qu’il est renvoyé au passé, qu’il est fini - Donc l’art « pompier » est révoqué, il est renvoyé à l’archaïsme, au passé, ou bien dans certains cas, et c’est une posture de plus en plus répandue, il peut faire l’objet d’une réhabilitation : et on peut dire, « finalement, les « pompiers » c’était pas si mal. Et je vous citerai, je commenterai des textes de gens tout à fait éminents et respectables qui essaient de montrer que l’art « pompier » n’était pas aussi détestable qu’on le dit. Par exemple, c’est un paradoxe, mais l’imagination conservatrice est inépuisable, on insiste par exemple sur le fait, et qui est vrai, que les artistes « pompiers » étaient plus souvent de petite origine sociale, que ceux, les « révolutionnaires », qui les ont renversés. C’est un paradoxe social intéressant. Il est vrai que dans les univers relativement autonomes par rapport  à l’ordre social que j’appelle des « champs », il est fréquent que les « révolutionnaires » soient des privilégiés, ce soit des nantis. Et Manet en est un exemple. Il est certain que ses dispositions révolutionnaires ont à voir avec le fait qu’il soit un privilégié, et la réussite surtout, ça sera un des thèmes que je développerai, la réussite de la révolution qu’il a inaugurée ne serait pas concevable, je crois s’il n’avait pas eu beaucoup de capital. Pas seulement de la compétence académique académiquement certifiée mais aussi du capital social, des relations, mais aussi du capital symbolique lié à ses amis, etc.
Bon alors ce dont il s’agit de parler n’est pas mort et enterré. Et c’est souvent le cas en Histoire. Je pense que si l’Histoire est si difficile et si l’on incline à tenir souvent des propos bêtement historicistes, relativistes selon lequel il n’y aurait pas de vérité historique au prétexte que l’Historien est dans l’Histoire et que, de ce fait il ne peut pas atteindre la vérité objective sur l’Histoire, c’est parce que les débats historiques, au sens de débats historiens, restent enracinés dans des débats sociaux, restent des enjeux sociaux plus ou moins brûlants. Alors la révolution de Manet, qu’on appellerait la révolution « impressionniste », mais je l’appellerai pas la révolution « impressionniste », je pense que Manet n’a presque rien à voir avec les Impressionnistes, c’est une erreur de catégorie comme diraient les philosophes, qui fait qu’il est rangé avec eux alors qu’il a toujours tenu, j’essaierai de le montrer, ses distances, mais pas seulement pour se distinguer, parce qu’il voulait faire totalement autre chose. La révolution inaugurée par Manet, qui est au fond la révolution de l’art moderne, cette révolution reste un enjeu historique, un enjeu de débats. J’évoquerai ici très rapidement les débats qui entourent aujourd’hui l’art moderne. Il faudrait faire toute une analyse de la construction, il y a eu des esquisses d’analyse, d’histoire sociale de la construction du Musée d’Orsay, de la composition de l’offre picturale qui est proposée au Musée d’Orsay. Il y aurait aussi toute une analyse à faire, je parle au conditionnel parce que je ne le ferais pas, ça n’est pas mon objet, mais ça serait faisable. Mon objet c’est simplement d’en dire assez pour que vous sentiez que le problème que je vais poser n’est pas du tout un problème académique si je puis dire. Le Musée d’Orsay pourrait être caractérisé, je pense comme une sorte de demi-historicisation de la révolution de l’art moderne. C’est-à-dire qu’on vous met le fameux grand tableau de Saussure, Maître de Manet, très en vue, et on met en quelque sorte face à face Manet et Couture. Mais cette demi-historicisation, dans la mesure où elle est partielle, reste ambigûe, et on peut se demander s’il s’agit d’une contextualisation ou d’une réhabilitation : est-ce que Couture est là comme référent, comme rappel de ce contre quoi Manet s’est construit, ce contre quoi il a essayé de conquérir de nouvelles formes, ou est-ce qu’elle est là, au premier degré, comme réhabilitation d’un moment de l’art de tous les temps. Alors, le contexte actuel, l’ambiguïté donc du Musée d’Orsay est aussi ravivée par le débat actuel : Vous avez tous entendu plus ou moins parler de ce débat inauguré, j’ai pas la chronologie détaillée, mais là aussi c’est quelque chose qui pourrait se faire très facilement, le débat qui a été inauguré, je crois par la revue Esprit, est-ce par hasard ?, Jean-Philippe Domecq, qui a été continué par Le Monde, est-ce par hasard ?, tout un débat visant à mettre en question les « soi-disant révolutionnaires » comme on dit en pareil cas, et à tirer argument du fait qu’il y a parmi les révolutionnaires, des imposteurs ou des opportunistes ou des manipulateurs, etc., pour mettre en question l’intention même de la subversion artistique contemporaine.
Alors si j’invoque ce problème, c’est pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est important d’avoir à l’esprit que le problème est difficile en partie parce qu’il est encore actuel, et ça je crois que c’est un chose de très très importante que beaucoup de gens ne comprennent pas, c’est que les sciences sociales se font contre le monde social, que les sciences sociales se font en rupture avec le monde social et que, comme j’aime à le répéter, un problème social n’est pas prédisposé à devenir un problème sociologique. Et les problèmes sociaux les plus brûlants sont les plus difficiles à convertir en problème sociologique. Et le sociologue n’est pas un travailleur social, le sociologue n’est pas quelqu’un qui prend des problèmes sociaux tout produits, préconstruits ready-made on pourrait dire, et qui les emporte dans son laboratoire pour les analyser. Le premier travail scientifique, le premier mouvement d’un sociologue est de mettre à distance les problèmes sociaux pour les convertir en problèmes sociologiques. Donc le fait que le problème que je vais poser cette année soit encore un problème social, et un problème social brûlant, plus que jamais un problème brûlant, dans une phase,   pour dire les choses brutalement, de restauration, et pas seulement dans le problème de l’art, le fait donc que le problème de la révolution artistique accomplie par Manet soit un problème social brûlant, ne le prédispose pas à devenir un problème sociologique. Ça c’était la première raison. La deuxième raison, c’est que je voudrais que ce que vais transmettre à propos de l’hérésie qu’introduit Manet, à propos de l’ordre symbolique dans lequel il introduit cette hérésie, à propos de la conversion qu’il accomplit et qu’il entraîne un certain nombre de gens à accomplir, je voudrais que toutes ces analyses soient menées dans votre esprit de manière comparative et que vous ayez à l’esprit le présent. Contrairement ce que l’on dit souvent, ce n’est pas en chassant de son esprit le présent que l’on fait un bon Historien, au contraire, un présent refoulé, j’en donnerai des exemples justement à propos de ce qui s’écrit à propos de Manet, un présent non analysé revient dans l’inconscient du chercheur et peut orienter ses procédures d’analyse, ses hypothèses, sa vision globale du problème, etc. Autrement dit, contrairement à ce qu’on dit, je pense qu’il serait capital que les Historiens travaillent presque impérativement sur l’équivalent contemporain de leur objet historique. Que s’ils étudient Pancouque, éditeur de l’Encyclopédie, ils étudient Grasset. Grasset  c’est un très mauvais exemple, je devrais trouver un exemple plus noble. Ça c’est une parenthèse volontaire.
Alors cette comparaison permanente à laquelle je vous invite, je vais l’esquisser très rapidement.
Sous le second Empire, c’est-à-dire au moment où Manet intervient, surgit, la France est affrontée, dotée d’un Art d’État : il y a le Salon, il y a l’Institut, j’y reviendrai par la suite sur ces institutions, il y a les Musées. Il y a donc tout un système bureaucratique de gestion des goûts du public. On offre au public des offres sélectionnées dans des conditions telles que les œuvres  exposées méritent de l’être et que celles qui ne le sont pas ne le méritent pas, qu’il y a donc de l’Art vrai et de l’Art non vrai, bon des choses que continuent à faire les Musées : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art sinon une œuvre qui est consacrée par le fait d’être exposée dans un Musée, cf. l’Urinoir etc. Bon, il y a une intervention claire de l’État dans l’ordre de l’Esthétique, et l’État intervient comme une instance de catégorisation, de placement. Une Institution classificatrice. Aujourd’hui nous avons pour l’essentiel, l’équivalent. Nous avons des conservateurs de Musée. Et de même que l’Institution académique, le Salon, l’Institut, etc., produisait un Art académique, on peut poser la question de savoir si aujourd’hui les Musées, les conservateurs de Musées, les subventions accordées aux Artistes, les achats de tableaux, etc., ne produisent pas un Art académique, ou n’ont pas un effet d’académisation d’un certain Art. Alors c’est une question importante, qu’il faut poser, qui est posée d’ailleurs. Par exemple, mon collègue Marc Fumaroli pose avec beaucoup de vigueur et de virulence sans que je sois pas d’accord,   je suis pas d’accord du tout avec lui, cette question de l’Académisme qui produit un Art d’État. Alors une des choses importantes, ayant dit cela, s’il y a Académisme, on pourrait dire que c’est un Académisme de l’Avant-garde. Autrement dit la situation de Manet était claire : il y avait une rupture avec l’Art Académique, il y avait des novateurs condamnés par l’Institution et il y avait l’Institution qui les condamnait. Les choses étaient claires, et il a fallu 30 à 40 ans pour que s’institue une nouvelle Institution Académique. Il y a donc un académisme de l’avant-garde ou une avant-garde académique, ce qui fait que la question de l’intervention de l’État dans l’Institution artistique se pose. Ce qui fait aussi que la question de l’authenticité des artistes consacrés par l’Institution se pose, et on pourrait dire qu’une des questions majeures pour les critiques d’aujourd’hui, et pas seulement d’ailleurs dans le domaine des Arts plastiques, dans le domaine aussi de la Littérature, comment distinguer entre les cyniques de la simili-révolution et les révolutionnaires authentiques. Bon, est-ce que le critère c’est la sincérité, c’est une chose qui a été invoquée dans les débats autour de Manet : on disait, est-ce que c’est un imposteur ou un m’as-tu-vu cynique, est-ce qu’il fait tout ça pour se faire… Bon. À travers cette question, une des interrogations fondamentales, qu’un Historien ne peut pas écarter, est la question de l’intention de l’Artiste. Les critiques du temps, les Duret, les Thorey, etc.  posent constamment la question des intentions de l’Artiste. Et ils ne cessent pas de rappeler à quel point tout dépend des intentions supposées des artistes. Bon aujourd’hui, il en va de même. Dès le temps de Manet, on voit apparaître ce qu’on pourrait appeler des « imposteurs » qui, ayant compris avant les autres la révolution en cours, opèrent une conversion au moins apparente et cumulent  au moins pendant un certain temps les profits de la conservation et les profits de la conversion. L’un des plus typiques, c’est l’un des personnages de L’œuvre de Zola. Dans Zola, il s’appelle Fougerolles je crois, et dans la réalité, il s’appelle Bastien Lepage. B. Lepage est un personnage « idéal typique », très très intéressant qu’on retrouve dans tous les champs : dans le champ de la haute couture, vous avez des révolutionnaires comme Courrèges, et puis vous avez des arrangeurs comme Saint Laurent, etc., dans tous les domaines. C’est des gens qui en général viennent après, comprennent ce qui s’est passé et savent faire une version soft de la révolution hard.Ce qui fait qu’ils ont beaucoup de profits, et B. Lepage était à un moment donné, même pour les amis de Manet, préféré à Manet. C’était pas drôle, il n’avait même pas été encore consacré et déjà ses singes, les singes du génie avaient des profits alors qu’il était toujours condamné. Il est mot condamné. Alors si on a la mystique de l’Artiste maudit, on peut dire que c’est bon signe de mourir condamné, mais enfin, je crois pas que ça soit drôle à vivre. Donc chose importante, dès le moment où la révolution symbolique est en marche, il y a place pour… Comment dire ?  … pour mimer la révolution, il y a place pour l’imposture de la révolution, le faire semblant de la révolution.
Si bien que la situation actuelle, que j’ai simplement esquissée pour que vous l’ayez à l’esprit, il y a donc des analogies considérables entre la situation de l’Art sous le Second Empire et la situation de l’Art aujourd’hui, avec cette différence majeure qu’aujourd’hui, l’avant-gardisme, même s’il est chic de dire qu’il n’y a plus d’avant-garde, est reconnu, il est légitime. Il y a donc un avant-gardisme légitime, et il y a même des gardiens légitimes de l’avant-gardisme légitime, qui sont les conservateurs, les grands conservateurs des Musées d’Amsterdam, le Reich Museum, etc., et ces conservateurs de l’avant-garde, c’est une alliance de mots, sont évidemment la cible majeure des conservateurs de l’Art tout court, les conservateurs artistiques tout court. Ils s’emparent des conservateurs de l’avant-garde, ou de l’avant-gardisme conservateur, ou de l’avant-gardisme en simili, pour justifier la condamnation de l’avant-gardisme tout court. Là on vient à une chose importante, les contempteurs de l’avant-garde, les premiers critiques (je vous dessinerai le tableau, on dit toujours les critiques, on les considère un à un :  à propos d’un tableau, on dit Thoret à dit, j’ai essayé de reconstituer l’espace des critiques et son évolution. J’ai fait une espèce de tableau très long et fastidieux et nécessairement incomplet. Y aura toujours un cuistre pour me dire, vous avez oublié untel à propos de tel tableau. J’ai essayé donc de reconstituer cet espace des critiques et son évolution, de manière à comprendre en quoi et pourquoi les critiques ont développé un discours, d’abord réactionnaire, puis peu à peu partiellement converti. Dans la dénonciation conservatrice, l’arme majeure est le rire du peuple, on pourrait appeler ça comme ça, le rire du peuple, c’est-à-dire, regardez comme ils rient. Et dans l’Oeuvre de Zola, qui est un roman qui n’est pas passionnant littérairement, ni en tant que document, mais qui, sur certains points, apporte des choses que toutes les analyses historiques laissent de côté, Zola évoque bien cette atmosphère de curée, de « charivari », c’était le nom d’une revue satirique qui tombait toutes les semaines sur Manet. Charivari, c’est un terme intéressant, c’est une subversion rituelle de type religieux, etc. Cette atmosphère donc de « chasse aux sorcières », toutes les métaphores de ce type sont bonnes, dans laquelle vivaient les critiques du temps, et ces critiques se sentaient justifiés dans leur violence contre l’hérésiarque, contre Manet parce qu’ils avaient le peuple avec eux. Le peuple est avec nous. Autrement dit, il y avait une sorte de populisme spontané. Comme aujourd’hui. C’est un peu gros de dire ça, mais y a un continuum qui va de Domecq jusqu’à Le Pen, dans lequel  on fait intervenir l’intrusion de l’État, la consécration d’œuvres scandaleuses, les subventions de l’État qui sont détournées, enfin le problème des subventions, de millions, c’est très très sérieux, c’est de ça qu’il s’agit hein. Donc cette sorte de populisme a son équivalent aujourd’hui. Et c’est à ça que je voulais en venir. Et malheureusement, il est soutenu par certains sociologues. Et c’est pour ça que je ne pouvais pas ne pas en parler en parlant de ça. Bien que la plupart des sociologues présents ne s’attendissent pas à ce que j’en parlasse. Donc s’il y a un populisme dans… Si la critique conservatrice du temps de Manet s’arme d’un populisme spontané, c’est que ce populisme spontané est une autorité…confère à la critique esthétique une autorité très puissante, et dans une certaine mesure implacable, incontournable. Parce qu’en effet, et je ne peux pas développer ce thème, le « révolutionnaire spécifique » fait la révolution contre ce qui domine dans l’univers relativement autonome à l’intérieur duquel il lutte, il fait la révolution contre l’Académie, contre les mandarins « plastiques », mais il la fait aussi, qu’il le veuille ou non, contre le « peuple ». Qui peut être la bourgeoisie, parce que les gens qui fréquentaient les expositions organisées par l’Institut, n’étaient pas le peuple, mais la bourgeoisie. Autrement dit, le révolutionnaire spécifique, le révolutionnaire dans un champ relativement autonome ou en voie de constitution, est dans une situation tout à fait paradoxale parce qu’il est condamné à faire une révolution, qui peut être réellement révolutionnaire, y compris pour le peuple, contre le peuple. Et il peut être soumis, exposé, à l’accusation d’élitisme.
Je suis hésitant, vous voyez bien que… Vous n’en avez peut-être pas conscience, moi j’ai peut-être un  petit peu plus conscience que vous, mais je marche sur des œufs, je dis des choses très très brûlantes en ce moment, pour lesquelles on s’étripe dans les gazettes parisiennes, et pour lesquelles on m’étriperait volontiers dans les mêmes gazettes parisiennes. Donc j’ai conscience que ce que je dis mérite quelques nuances.
La lutte actuelle contre le néo-académisme, appelons-le comme ça, l’avant-gardisme académique est souvent mené par des grands connaisseurs de l’Art d’avant-garde. C’est pas le cas de Domecq, pas de panique, mais c’est le cas de Jean Clair qui connaît très bien ce dont il parle et qui est tout à fait en mesure de discerner les imposteurs. S’il y a quelqu’un qui connaît où sont les imposteurs, s’il est quelqu’un qui est capable de repérer ceux qui s’autorisent de l’image moderne, légitime de l’Art moderne conservée par les conservateurs pour faire des choses conservatrices qui ont l’air révolutionnaires, ce sont ces gens-là. Et c’est pourquoi le combat est très difficile. Donc la dénonciation de l’Art d’avant-garde peut s’armer aujourd’hui de la dénonciation de l’imposture avec un certain fondement, cum fundamento in re comme disaient les Anciens : on peut dire à juste titre, qu’il y a tromperie de l’État,qu’il y a des gens qui trompent l’État et qui prennent les subventions, etc, etc. Mais l’arme absolue de cette critique, qui resterait élitiste, qui resterait une affaire de clercs, une affaire de spécialistes, et dans cette bataille, la plupart des critiques de l’Art contemporain seraient immédiatement vaincus, tous les noms que j’ai donnés là, si cette critique ne pouvait pas s’armer d’un populisme régressif dans lequel la sociologie y contribue ou intervient. Il y a une sociologie, bon je peux donner des noms, à un faible degré, Raymonde Moulin, à un fort degré Nathalie Heinich, qui propose une populisme scientifique qui se sert de la connaissance qui a été établie par d’autres, la connaissance des déterminants sociaux de la propension  à consommer des œuvres d’art et à consommer des œuvres  d’art d’avant-garde et qui peut s’armer de la connaissance de la distribution des goûts en matière de peinture et de peinture d’avant-garde, etc., etc. pour justifier une certaine condamnation de l’Art d’avant-garde.
Voilà. Alors cette sorte de populisme scientifique, qui est souvent le fait de Bastien Lepage de la sociologie, conduit à une dénonciation, scientifiquement légitimée de la réaction artistique. Alors là encore…. Je suis dans une position difficile parce que j’esquisse une analyse très très superficiellement, j’avais dit tout à l’heure pour quelle raison je l’esquisse : pour que vous n’entendiez pas ce cours sur Manet comme une simple évocation historique, tout à fait intéressante, mais neutralisée par la distance historique, ce qui est un grand problème que pose Manet. Manet est quelqu’un qui a mis, avec Le déjeuner sur l’herbe dont je parlerai tout à l’heure, a mis dans le présent, des nus que l’euphémisation historique permettait de neutraliser, de renvoyer au passé. Donc, je voulais faire un « effet Manet » en quelque sorte, c’est-à-dire vous faire…. Enfin, bon.
Alors comme au XIXeme siècle, c’est la dernière remarque, mais qui va être encore une fois péremptoire et un peu arbitraire, tout ça c’est une sorte de programme de travail ce que je suis en train de développer là, c’est un programme de travail qui est plus fondé qu’il n’en a l’air mais que je n’ai pas le temps d’argumenter complètement, donc comme au XIXeme siècle, on a dans la condamnation de l’académisme anti-académique qui est aujourd’hui dominant, une conjonction d’une critique de droite et d’une critique de gauche. C’est une chose qui est très intéressante quand on regarde les condamnations, au nom souvent des mêmes présupposés éthiques. Alors si j’ai fait cet excursus hésitant et difficile, en tout cas difficile à énoncer, c’est parce que je pense qu’il y a un enjeu éthico politique de ce que je dis en ce moment. Je pense  même un enjeu éthico politique du travail sociologique. Je pense que le travail sociologique, qu’il est de bon ton dans les milieux d’art de considérer comme antithétique à toute compréhension possible de la création artistique, je pense que dans une conjoncture au moins où la sociologie est devenue une arme esthétique, dans une conjoncture où il y a au moins un usage esthétique de l’argumentation sociologique, la sociologie me paraît une alliée indispensable de toute critique. Alors je pense beaucoup plus, c’est une définition tout à fait modeste, je pense en fait qu’il n’y a, ça sera au fond la thèse sous- jacente à tout ce que je vais faire, il n’y a de critique vraiment radicale et accomplie, qu’armée d’une analyse historico sociologique de l’espace de production et de l’espace de réception. Donc ce que je prêche, c’est une exhortation  à la responsabilité de la critique et de la sociologie, voilà.

Ça c’était le premier point et la première fonction et le premier usage que vous pouvez faire de ces analyses du champ artistique au temps de Manet et de la subversion qu’introduit Manet.

Un autre préalable, c’est le statut tout à fait particulier que la recherche historique, dans un cas comme celui de Manet et de l’Art de son temps, la situation tout à fait paradoxale que la recherche historique est amenée à donner à la critique. En fait, une part essentielle de la connaissance à laquelle nous avons accès  à propos de l’Art du XIXe siècle provient des critiques. Et je n’ai vu qu’un historien de l’Art pour s’étonner que les critiques d’Art ne fassent pas une critique de la critique d’Art. Autrement dit, que les historiens d’Art ne fassent pas une histoire de l’histoire de l’Art, un préalable à une utilisation des produits de cette histoire. Alors vous me direz, c’est encore l’impératif de réflexivité que je prêche toujours. En fait l’un des objectifs de mon travail cette année c’est de démontrer que ce rapport réflexif à la critique est la condition la plus absolue de la compréhension du discours de Manet et du discours sur Manet, du discours de Manet et de l’œuvre même de Manet et de ses contemporains. L’analyse de l’espace de la critique du temps de Manet a une double fonction :
Premièrement, de même que l’on pratique la critique ordinaire des documents, de leur authenticité, est-ce que la signature est authentique ou non ? Est-ce que le document est falsifié ou pas, etc. on doit, me semble-t-il, pratiquer une critique sociologique ou historique des documents. On doit par exemple quand on prend un texte de Thorey, Duret, quand on prend un texte d’un critique, il ne s’agit pas simplement de savoir s’il est authentique, comment il a été établi, à quelle date il a été écrit, où il a été publié, il est important de savoir dans quelle position dans l’espace des discours contemporains il se trouvait. Autrement dit, quelle était la position de ce discours dans l’espace des discours et quelle était la position du producteur de ce discours dans l’espace de ces discours. Autrement dit un document, quel qu’il soit, et c’est vrai je crois pour tout document historique est une prise de position dans un espace, dont il prend son sens, d’une part, par référence à l’espace des prises de position homologues, et d’autre part, par référence à l’espace des positions dont ces prises de position sont l’expression.
Première justification donc de cette critique, de ce préalable de la critique de la critique.
Deuxième raison de prendre cette critique pour objet. J’ai dit en commençant que la révolution opérée par Manet était difficile à comprendre dans la mesure où elle avait réussi et s’était imposée à nous, avait imposé à nous les structures mentales qu’elle avait construite.
En fait comprendre la critique et comprendre l’évolution progressive de l’espace de la critique, c’est comprendre les conditions dans lesquelles la révolution s’est accomplie. C’est donc à condition de comprendre la genèse d’un espace et des transformations de cet espace que l’on peut comprendre le passage d’une critique académique à une critique esthétique, et l’invention du critique au sens où nous l’entendons. Cette invention faisant partie de la révolution que Manet a à la fois produite et dont elle est le produit.
Alors dans le cas particulier de la révolution de Manet, l’intérêt particulier de l’analyse de la critique, on parle beaucoup de sociologie de la réception, de la théorie de la réception. On pourrait dire que dans ce cas particulier, l’intérêt d’une analyse de la critique, c’est de servir de base à une sociologie de la déception. En fait, et c’est là le centre de ce que je voudrais vous montrer rapidement aujourd’hui, la révolution symbolique attente aux catégories de perception des sujets percevants, défie ces catégories de perception. Et en les agressant, en les mettant en question, la révolution symbolique les oblige en quelque sorte à se révéler. L’hérésiarque, comme je l’ai dit tout à l’heure, débanalise. Il bouleverse les récepteurs, il les met en état d’indignation, il les met en état de scandale, il les scandalise, et du même coup, il les amène à expliciter le banal, l’évident, le « cela va de soi », ce que le critique autorisé, et d’autant plus qu’il est plus autorisé, répugne le plus à dire. Il n’a pas à se justifier sur ce qui va de soi. Il n’a pas à se justifier sur le primat de l’ancien sur le contemporain. Sur le primat de la profondeur par rapport à la platitude, etc. Autrement dit, le scandale artistique est une provocation à comparaître, à travers laquelle les autorités, les gens qui se sentent autorisés à parler, c’est le cas des critiques, sur les œuvres d’art, sont sommés, non seulement de dire si c’est bien ou si c’est mal, ce qu’ils font très volontiers, mais aussi les attendus, les inconscients les plus enfouis de leurs jugements. Et ces attendus, ils ne les disent pas bien sûr la plupart du temps sous la forme d’un axiomatique « clean », sous la forme de propositions froides du type « l’ancien c’est mieux que le contemporain », « le profond, c’est mieux que le plat »,, ils le disent sous formes d’injures, d’insultes, d’agression, de violence. Ils sont soumis à une violence et ils répondent par une violence.
Donc cette critique de la critique, qui est extrêmement difficile à faire, parce que la plupart de ces gens sont totalement inconnus, totalement obscurs, et la recollection du moindre renseignement les concernant sur leurs études, leurs origines, etc., suppose beaucoup, beaucoup de travail. La critique sociologique de cette critique est extrêmement importante parce qu’elle permet me semble-t-il, idéalement, à titre de limite, malheureusement il faudrait une vie pour remplir le programme que j’énonce, mais au moins une des vertus des programmes impossibles, c’est de fournir une critique des programmes que se donnent ceux qui pensent qu’il y a des programmes possibles. Et ça je le dis sans aucune ironie. Ça n’a pas pour fonction de démoraliser et de dire comme le font souvent les philosophes, tout ça au fond ça n’est que du positivisme étroit, de l’érudition mesquine. Nous, nous vous disons le Tout et nous vous rappelons aux préalables théoriques insurmontables. C’est pas du tout la question. C’est un programme tout à fait réaliste, simplement qui demanderait beaucoup de temps ou des collectifs très bien organisés. Alors ce programme réaliste, qui permettrait de dire idéalement, ce que veut dire chacun des propos qui a été dit à propos de chacun des tableaux de Manet, et pour savoir ce que veut dire chacun des propos qui a été dit à propos, etc…. il faudrait savoir ce qui a été dit simultanément à propos des tableaux exposés simultanément. Vous imaginez le travail. Par l’ensemble des critiques parlants de ces tableaux, parlant les uns par rapport aux autres, parce qu’il y a des fonctionnements en « champs » etc., etc. Donc ce programme « impossible »,   mais qu’on peut néanmoins esquisser, permettrait d’entendre le sens des indignations différentielles. Y a ceux qui s’indignent de l’aspect sexuel du Déjeuner sur l’herbe, y a ceux qui s’indignent de l’aspect compositionnel. Alors par exemple, une chose qui apparaît tout de suite quand on regarde les critiques, on voit qu’il y a une hiérarchie des indignations. Y a les indignations qui touchent aux choses les plus superficielles : c’est pas à la mode, c’est ancien, etc., y a ceux qui s’indignent de…Enfin bref, on va du plus superficiel au plus profond. Le plus profond, le plus invisible étant en général ce qui compose la structure, la composition, la structure globale du tableau.
Alors puisque là on arrive à l’œuvre, je veux dire très vite l’intention de cette projection. Il est évident qu’en projetant une œuvre aussi banale et aussi banalisée, c’est sans doute l’œuvre la plus commentée après La Joconde, c’est-à-dire la plus vue et non vue, en présentant une œuvre comme celle-là, j’ai une intention très…Comment dire ? Oui un peu folle qui est de vous permettre de retrouver le sentiment du scandale que cette œuvre banalisée, on peut la retrouver sur des boîtes à gâteaux, que cette œuvre a pu provoquer. Comment une œuvre pour boîtes à gâteaux, a t-elle pu susciter une violence qu’on n’imagine pas, je pense que ni les écrits de Marx, ni les écrits de Durkheim, ni les écrits les plus révolutionnaires, n’ont suscité le centième de la violence qu’a suscitée cette œuvre-là et son double, qui est l’Olympia. Alors devant une œuvre comme celle-là, on peut se poser des tas de questions que je poserai, mais je voudrais simplement vous faire entendre tout de suite une analogie.
On peut penser cette œuvre comme par analogie avec un phénomène d’aggiornamento religieux. L’aggiornamento religieux étant une forme douce de révolution symbolique. C’est une révolution contre l’institution accomplie par l’institution. Ça commence par un Concile, c’est un travail collectif, feutré, sacerdotal, épiscopal, cardinalesque, y a toutes sortes de censures qui font que ça n’a pas la violence d’une hérésie singulière accomplie à l’origine par un agent singulier, etc. Un aggiornamento malgré tout fournit une analogie et y a quelques années, j’avais fait, je vous renvoie à un livre qui s’appelle Ce que parler veut dire, où je reproduis des documents sur lesquels j’étais tombé par hasard. Passant dans la rue St Sulpice, j’avais vu dans une vitrine un livre qui s’appelait Le livre noir de la communion solennelle. Alors évidemment, mon œil sociologique s’est éveillé, j’ai acheté ce livre de mes deniers, et j’ai découvert une chose tout à fait extraordinaire, j’ai découvert que l’auteur qui était le révérend père Lelong, prédicateur de Notre-Dame, l’auteur de ce livre avait compilé en quelque sorte toutes les lettres indignées qu’il avait reçu de ses fidèles à propos des transformations de la liturgie catholique provoquées par Vatican II. Alors vous verrez si vous regardez ce livre, je crois que c’est assez amusant, j’ai donné sur la page de gauche des phrases tirées de ce dossier qui énoncent des expériences indignées du scandale, et j’ai mis entre parenthèses des numéros qui renvoient au type de scandale qui est dénoncé. Bon alors c’est pas clair dans mon topo, mais pourquoi je vous le dis : y a une note où « 1 » veut dire erreur d’agent, « 2 » veut dire erreur d’instrument, etc.
Alors exemple, exemple d’erreur : on donne la communion, on la donne dans une grange ou on la donne dans une cuisine, c’est une erreur de lieu et ça suscite un scandale. On donne la communion, mais la communion est donnée par un laïque, elle n’est pas donnée par quelqu’un qui est légitimement mandaté par un corps constitué détenteur du monopole de la manipulation légitime des biens de salut, comme dit Max Weber. Donc c’est une autre cause de scandale. Bon, le langage : on parle à Dieu à la deuxième personne du singulier, on tutoie Dieu. Le vêtement, erreur de vêtement : on dit la messe en vêtement de tous les jours. Sans avoir les attributs normaux de l’Onction sacerdotale. Erreur de comportement : le prêtre donne la communion en sortant l’hostie de sa poche. Vous riez, mais c’est le même rire que Manet a suscité. Ou alors on donne l’hostie, au lieu de la donner dans la bouche, on la donne dans la main. Ça ça choque beaucoup les gens. D’autres s’indignent de la taille des hosties : les hosties sont beaucoup trop grandes, il faut les couper en morceaux, on peut pas les avaler d’un coup, etc.
Alors cet exercice d’analyse d’un scandale que j’avais fait à l’époque, analyse d’un scandale « soft », d’un scandale atténué, faisait apparaître quoi ? faisait apparaître que pour que la liturgie traditionnelle fonctionne, pour que tout se passe bien, comme à Nicolas du Chardonnet tout près d’ici, pour que tout se passe bien, il faut un ensemble de conditions : il faut un curé avec une soutane, avec… Bref tout un appareillage, il faut un lieu, un moment, des préparatifs bref, il faut un système de conditions qui, en tant que tel, garantit chacun de ces éléments. Il faut donc pour que la liturgie fonctionne, que toutes les conditions que l’expérience du scandale découvre une à une, que toutes ces conditions soient réunies. Et d’autre-part, pour que la force symbolique de l’ordre symbolique, catholique, fonctionne, il faut que toutes ces conditions soient réunies et de manière invisible, sans que personne s’en aperçoive. On ne s’en aperçoit que quand ça commence à se détraquer, que quand tel ou tel élément manque. Autrement dit, la garantie de l’institution religieuse à tel ou tel acte religieux isolé, n’est pas associée à un acte particulier, à un agent particulier. Elle est associée à un système de relations entre des actes et des agents, des instruments et des moments et des lieux, etc.
C’est l’expérience donc de l’arbitraire, de l’abus de pouvoir symbolique qu’exerce un mandataire de l’Église lorsqu’il agit en quelque sorte en prêtre auto désigné. Comme son propre mandataire, usurpant l’autorité dont il est seulement le dépositaire et le délégué. Bon, je ne prolonge pas. Je vous renvoie à ce texte, vous pouvez regarder dans Ce que parler veut dire, et vous verrez à la page 115 une longue analyse du fonctionnement d’un système symbolique bien intégré, bien constitué, qui marche et qui de ce fait passe totalement inaperçu pour ceux qui y sont immergés.
Je pense que le scandale qu’accomplit Manet à travers cette œuvre, a un effet tout à fait analogue à l’aggiornamento, mais beaucoup plus violent. Et si on lit les critiques contemporains de Manet comme j’ai lu Le dossier noir de la communion solennelle, on peut y découvrir une analyse toute faite en quelque sorte des conditions de fonctionnement du système académique. De même que les paroissiens indignés découvraient des manques et des manquements, de même les critiques indignés se faisant l’expression du grand public et les porte paroles du rire populaire, découvraient les manques et les manquements de l’hérésiarque. On parle constamment à propos de ce tableau en termes d’erreurs, pour ne pas dire de fautes. Les manques et les manquements. Et du même coup, ils révèlent tous les présupposés implicites, tacites de l’ordre académique. Donc le discours des critiques désigne les conditions du fonctionnement harmonieux de la liturgie esthétique et du Salon. De même que la liturgie est une crise du langage religieux qui accompagne une crise du corps sacerdotal qui redouble la crise du langage, et de la liturgie comme langage religieux, de même la crise que provoque Manet et qui est essentiellement une crise du langage esthétique, les gens ne savent plus comment parler, Manet fait quelque chose dont on ne sait pas comment parler, dont il n’y a rien à dire. Une des difficultés, ça c’est une chose très importante que malheureusement beaucoup d’historiens oublient, c’est que les choses les plus importantes souvent s’expriment par le silence. C’est une chose que les sociologues savent bien, ils ont affaire à des non-réponses et à des refus de répondre. Par exemple, un des problèmes des critiques, c’est le problème de toutes les luttes symboliques, est de savoir si on fait plus de mal à Manet en en parlant ou en n’en parlant pas. Et il y a des gens qui tiennent jusqu’au bout ou qui ne parlent que tout à fait à la fin, Wolf, le critique du Figaro ne commence à parler que tout à fait à la fin quand vraiment c’est plus possible, quand de toute façon c’est foutu. Manet a un succès de scandale comme on dit. Donc son destin est scellé et on ne peut pas le servir en croyant le desservir. Mais une des stratégies les plus efficaces, au moins dans les débuts, c’est le silence. Qui est évidemment un silence de réprobation. Et d’ailleurs dans les analyses que l’on peut faire, une des vertus d’une analyse systématique c’est précisément de faire apparaître les silences : vous voyez 63, l’exposition du Déjeuner sur l’herbe, vous avez le tableau de tous les critiques et vous voyez qu’untel ne dit rien. Alors que si vous prenez seulement les gens qui ont parlé sur Manet, et bien vous ne voyez pas l’absence de ceux qui n’ont pas parlé. Cette absence pouvant être problématique et aussi parlante que la présence et que la parole.
L’hérésiarque donc produit, par l’œuvre qui est devant vos yeux, il produit un effet de scandale que je vais essayer d’évoquer très vite puisque maintenant l’image est au tableau, je ne peux pas… je reviendrai la prochaine fois sur des choses que je voulais dire.
Alors première chose, le scandale, l’oeuvre scandaleuse, rompt un ordre symbolique à la manière d’un aggiornamento, c’est-à-dire un accord entre des structures sociales et des structures cognitives, qui est au fondement de l’expérience du monde social comme il va de soi. Ici je vais développer cela rapidement : il y a d’abord une opposition. Les structures sont souvent exprimées dans des oppositions binaires. Il y a d’abord l’opposition entre le  haut socialement et le bas, ou le haut esthétiquement et le bas esthétiquement qui correspond à la hiérarchie des genres. Il y a le haut du point de vue du genre, masculin-féminin ; il y a le haut du point de vue de la position sociale, bourgeois-peuple. Par exemple, j’y reviendrai tout à l’heure, ce qui a été vu tout de suite par un certain nombre de critiques « populaires », c’est-à-dire écrivant dans des journaux populaires et soucieux, le phénomène de l’audimat existait déjà, de se faire bien voir de leur public en disant au public ce que le public était censé attendre, bon ces gens ont tout de suite insisté sur le barbarisme  disons sexuel : le fait qu’on ait des hommes bourgeois habillés et une femme nue supposée être une « grisette », une « Lorette » populaire.
Alors les incongruités. Ce tableau est plein d’incongruités. Il faudrait dire des incongruences, le mot n’existe pas en français, des incongruences qui sont des incongruités. C’est-à-dire que ce sont des contradictions du point de vue des catégories de perception, des schèmes de perception tacitement inscrits, tacitement admis par la plupart des spectateurs et par la plupart des artistes. Par exemple on remarque que ce tableau, qui mesure 2,08m sur 2,64m, est trop grand pour son sujet. Alors nous n’avons plus dans l’œil, on dit de quelqu’un qu’il a « le compas dans l’œil », nous n’avons plus dans l’œil les mesures et en particulier la relation entre la hiérarchie des catégories artistiques, donc des œuvres, et la hiérarchie des tailles. Donc un certain nombre de gens remarquent que c’est trop grand pour une scène de ce genre. Plus précisément pour une scène de bain, ce qui est une catégorie très particulière de la scène de genre. On a d’autres remarques. Alors ça c’est déjà des critiques. Des critiques contemporains. On remarque, en s’appuyant sur des indignations des critiques du temps qu’ils expriment, qu’on a une contradiction entre la contemporanéité, c’est trop contemporain pour pouvoir être une pastorale y a pas la neutralisation. C’est trop réaliste pour pouvoir être une scène de bain. Il faudrait Diane et Actéon, Frinet, etc. Alors autre cause de scandale, c’est trop public et officiel pour une image salace, pouvant être vendue sous le manteau ou reléguée dans les portefeuilles des Messieurs. Ça c’est une chose de présent dans les discours des critiques. Maintenant je précise, dans la logique de ce que j’ai fait pour la communion solennelle, en gros, cette œuvre, je vais aller très vite, transgresse deux… Est une double transgression de deux espèces de Sacré. Et le scandale c’est un sacrilège. Donc une double transgression qu’il faut comprendre dans une logique, non pas sollersienne, la transgression, mais durkheimienne. La transgression de deux espèces de Sacré :  un Sacré artistique, c’est-à-dire un Sacré spécifique, et là ce sont les plus compétents spécifiquement ou le croyant qui sont les plus scandalisés. Et un Sacré non spécifique qui est grosso modo le Sacré éthico- sexuel.
Alors première transgression : la transgression de la correspondance entre la hiérarchie des genres et la hiérarchie des formats. Je viens de vous le dire, le problème de la taille. Le déjeuner sur l’herbe est une grande toile, 2,08m sur 2,64m. Alors la plupart des choses que je vous dis, je ne les aie pas inventées, je les sais de seconde main. Les formats disponibles communément, les formats standard se situaient entre 21,6 sur 16,2, et 194,4 sur 129,6. Y avait un certain nombre de formats standard, et en dehors de ces formats, il fallait faire une commande spéciale. C’est important parce qu’on posera la question de savoir si Manet avait vraiment l’intention de choquer, etc. Or là, sachant qu’il n’avait pas à faire à des formats standard, on peut être certain qu’il a voulu ce format et on peut donc supposer qu’il a voulu ce format dissonant avec ce qu’il voulait faire porter au tableau correspondant. Donc la taille du déjeuner sur l’herbe est celle que les peintres d’Histoire utilisent pour leur re-création d’évènements nobles. Alors dans la hiérarchie des Arts, y avaient peintures religieuses, peintures historiques et le paysage. Cette peinture peut être classée du côté du paysage, du côté de la scène de genre, en tout cas dans les genres inférieurs. Donc il a choisi délibérément de prendre un format qui était réservé pour les choses nobles et de confier à ce format, contredisant la loi grande tailles- grands sujets, un objet inférieur. Autre objet de petite taille c’est la nature morte. Donc il a une intention ambitieuse. Et ça c’est un thème qui revient sous la plume des critiques en permanence : pour qui se prend-t-il, il veut être chef d’école alors qu’il ne connaît pas son métier. C’est la prétention. Alors sur quoi elle repose ? Elle repose sur la perception inconsciente, parce que je pense que ces mesures, de même les peintres l’ont dans l’œil, les artistes et les critiques l’ont dans l’œil, et ils n’ont pas besoin d’accéder à la conscience du barbarisme, parce que c’est l’équivalent d’un barbarisme, pour éprouver le sentiment du scandale. D’ailleurs, une des choses les plus intéressants, c’est que l’indignation dans ces affaires, elle reste dans la gorge, elle reste sur le ventre, sur le cœur. Y aurait une sorte de socio-somatique de l’indignation morale. L’indignation morale ne trouve pas les mots pour le dire. Et l’essentiel se passe en deçà de l’explicitation, de la conscience. Ce qui ne veut pas dire que ça soit inconscient au sens freudien, c’est un autre… Bon. Donc un des problèmes de l’indignation éthique devant le scandale, c’est qu’elle n’a pas les mots pour le dire.
Deuxième transgression : les références historiques. Alors première remarque, les critiques du temps qui repèrent les références historiques sont très rares. Ils sont 3 ou 4 pour ce tableau alors que les critiques contemporains font assaut de références historiques. Ça c’est l’un des biais, selon le modèle Panovskyen de l’iconographie : on met son point d’honneur quand on est un critique d’art avisé à trouver des références dans la peinture, dans la gravure, dans les lithogravures. Chose intéressante : les critiques contemporains, sauf quelques exceptions, les plus cultivés, Thorey, Baudry, etc., font très peu de références historiques, ce qui est déjà une information historique sur le regard historique de la critique historique de l’époque. C’est une critique qui est là pour raconter l’histoire que le tableau raconte et non pas pour raconter l’histoire de la peinture dans laquelle ce tableau se situe. Bon ça c’est une chose qui est très importante : le critique est quelqu’un qui vous dit : Actéon rencontre etc… Bon. qui fit un commentaire scolaire et littéraire, ça c’est très important, il faut que ça soit très bien écrit et il a une prétention à donner un quasi-substitut du tableau. C’est un poème. Alors ça c’est une tradition qui se prolongera, comme la montré Gamboni à propos d’Odilon Redon, c’est une tradition qui se prolongera jusqu’à la fin du XIXe siècle. Huysmans encore rivalise, par une sorte de poème en prose, avec le peintre qui est censé, comme disait je crois que c’était Duchamp, bête comme un peintre, qui est censé… Bon c’est un poème très intéressant. Bête comme un peintre, c’est une phrase qui mérite réflexion. Bon alors il y a des références, des  allusions, des citations historiques, qui le plus souvent ne sont pas vues. Et quand elles sont vues, sont interrogées sur leur intention : est-ce que c’est un plagiat ? elles sont interrogées pour être condamnées. Est-ce que c’est une copie ? ou très très rarement, est-ce que c’est une parodie ? le thème de la parodie qui est très très important. Quelques critiques, avec lesquels je suis entièrement d’accord, rapprochent ce tableau de Offenbach. On y pense pas spontanément. C’est-à-dire qu’ils voient une sorte de… Bon je vais pas vous chanter La belle Hélène,   voient une sorte de mise en scène d’une scène mythique, d’une scène artistique.
Oui alors les critiques diront, y a Giorgione. Alors ça, ça été  la référence, mais je pense que personne parmi les critiques ne la citent, j’en suis à peu près sûr, c’est une référence qui a été beaucoup soulevée par les historiens ultérieurs. Alors ce qui est très souvent cité, c’est une gravure de Marc-Antonio Raimondi d’après Raphaël, Le jugement de Paris, etc. dans laquelle on retrouve, malheureusement j’ai pas de reproduction, le groupe des trois personnages centraux et, absolument à l’identique, y compris le fait que le personnage féminin regarde le spectateur et le peintre, c’est vraiment une sorte de copie de ce fragment.
Bon alors comme c’est une gravure qui circulait, que Manet avait dans son atelier et qui faisait partie de la culture commune, un certain nombre de gens l’ont repérée. Alors d’autres ont fait des rapprochements avec Watteau, avec Courbet, etc.
Donc deuxième barbarisme, l’effet de collision entre l’Ancien, le Noble, le pictural, l’esthétique et le contemporain vulgaire et trivial. Alors déjà ces deux barbarismes se cumulent avec l’effet de collision taille-genre. Alors ces deux transgressions sont des transgressions hiérarchiques parce que l’Ancien et le Contemporain, c’est Bien / Mal, c’est Noble / Ignoble. De même que Grand / Petit, c’est Bien / Mal. Dans les deux cas, Manet bouscule une hiérarchie. Alors ce qui est souterrain à l’indignation, là au fond ce que je fais, j’essaie de donner la parole à des indignations muettes. Qui peuvent être silencieuses, ou qui peuvent s’exprimer par des cris, par des insultes. Y a des gens qui ont été obligés de protéger les tableaux, qui voulaient les exposer très haut, hors de portée, qui voulaient les détruire. Ça c’est intéressant. Y a un très beau travail du même Gamboni que je citais tout à l’heure sur l’iconoclasme, L’Art Moderne provoque encore aujourd’hui de l’iconoclasme. Alors y a de l’iconoclasme violent, y a de l’iconoclasme inconscient, il raconte une très belle histoire de l’exposition d’œuvres contemporaines dans une petite ville suisse et les éboueurs ont emporté un certain nombre d’œuvres croyant qu’il s’agissait de déchets. Alors du point de vue du populisme que j’invoquais tout à l’heure, c’est un argument, c’est étonnant que Nathalie Heinich ne l’ait pas utilisé, c’est un argument tout à fait décisif. Alors y a une collision, ce qui fait que l’indignation est  disproportionnée, pourquoi ce tableau tout plat, tout froid, propice à une petite indignation, c’est parce que les gens y voient tout ça. Alors vous me direz, mais c’est un test projectif, ils projettent leurs  états… pas du tout. Ce sont des états d’âmes collectifs et qu’on peut reconstruire historiquement. Je n’invente rien. Alors autre révolution symbolique à laquelle vous pouvez penser, c’est celle de 68. Tout à l’heure, j’ai parlé de tutoiement, on ne tutoie pas Dieu. C’est une idée qui vient après 68 où les étudiants tutoyaient les professeurs. L’intuition conservatrice retrouve une vérité sociologique profonde qu’il y a une affinité profonde entre toute hiérarchie : qui touche à une hiérarchie touche à toutes les autres. En tout cas pourrait y toucher. Et ces artistes irresponsables qui bousculent la hiérarchie du Contemporain et de l’Ancien, ils pourraient toucher à la hiérarchie du Bourgeois et du peuple, etc. ce qui fait que la stratégie de Manet, qui n’est pas totalement inconsciente, parce qu’on sait que Manet était Républicain, très à gauche. Après la Commune, il enverra beaucoup plus tard, 20 ans après, il envoie au Salon, ce qui était une provocation, un portrait de Rochefort qui avait été un des héros de la Commune, condamné, exilé, etc. Il pouvait vraiment trouver un autre sujet mais il voulait vraiment provoquer. Donc cette stratégie de collision de toutes les hiérarchies, est une stratégie de coup double. C’est-à-dire qu’on peut faire en même temps un coup contre l’Académie et contre la Bourgeoisie.
Bon je vais aller jusqu’au bout de ça et puis je m’arrêterai. Toujours dans l’ordre des transgressions du sacré artistique : transgression en ce qui concerne la composition. Alors ça c’est plutôt remarqué, surtout pour des œuvres postérieures ou antérieures comme les Tuileries là… Bon enfin bref on remarque que, on le voit aussi pour des tableaux de tauromachie, que Manet ne sait pas composer, qu’il ne connaît pas la perspective. Alors les gens de bonne foi remarquent que Manet a fait de fortes études comme on dirait aujourd’hui. Il est passé par la Khâgne et l’École Normale de peinture, l’Atelier de Couture, on faisait pas mieux. C’était tout à fait académique et même un petit peu subversif, on pouvait pas faire mieux comme l’École Normale. Donc on peut pas lui reprocher d’être ignare. Donc est-ce qu’il le fait exprès ? Ce qui est l’éternel problème. Alors il connaît pas la perspective. Et je pense qu’à cette objection, il ne connaît pas la perspective, on peut répondre par le fait qu’il a fait de fortes études, mais il peut avoir fait de fortes études sans rien apprendre. Y a une réponse dans le tableau même qui est la Nature morte que vous avez dans le coin à gauche du tableau qui est un chef d’œuvre de composition, avec du modelé, avec tout ce que peut demander l’Académie, comme si Manet avait mis dans un coin un signe de son excellence. Moi je peux vous dire l’équivalent, moi parfois je cite des phrases latines pour rappeler que je pourrais si je voulais. Bon là je sais pas pourquoi je me suis mêlé dans cette affaire.
Donc la perspective, il compose mal, il abandonne la perspective centrée, ça serait long, je reviendrai. Alors… Non ça serait trop long. Bon en fait là encore, il substitue à une mise en perspective qui est nécessairement hiérarchique, plus c’est loin, plus c’est petit, dit comme ça c’est un petit peu simpliste, il  substitue à une représentation hiérarchique, une représentation qu’on décrira comme plate. Par exemple Courbet, qui n’aimait pas beaucoup Manet et réciproquement, dit qu’on dirait une Dame de jeu de cartes, plate. Alors toute une série de choses techniques qui sont  dans ce tableau, la lumière frontale, qui a été beaucoup remarquée par les critiques, qui produit des aplats, qui fait disparaître le modelé, qui produit un effet de réalisme, qui abolit l’idéalisation, l’irréalisation qu’opère la technique et la distanciation.Alors par exemple, dans les scènes de nus qu’on retrouve chez Baudry, chez Bougereau, chez Cabanel, etc., etc., y a des tas de nus, même un peu salaces, mais ces nus sont toujours euphémisés par la distanciation historique, c’est toujours des Vénus, etc. Mais aussi par la technique qui produit un effet d’euphémisation et non pas ce réalisme brutal de l’Olympia qui a l’air vrai quoi, étant donné les canons d’une certaine époque. Donc cet effet de réalisme fait penser que c’est un pique-nique à Asnières, voilà. Alors si on dit que c’est un pique-nique à Anières, on dit qu’on reconnaît le truc, alors si c’est le modèle pourquoi elle est nue. Elle est nue quand elle pose, là elle pose pas, c’est qu’il se passe des choses. Or il se trouve en plus que Manet a dit, beaucoup plus tard au moment de l’inventaire de ses œuvres, il a appelé ce tableau « La partie carrée », pour ceux qui savent… Donc il avait des arrières pensées aussi.
Cela dit la frontalité, la lumière frontale, etc., produit un effet de formalisme, paradoxalement. Bon ça c’est une alternative je crois de la tradition historique qui est tout à fait funeste : réalisme / formalisme. Il se trouve que Manet, mais c’est vrai aussi de Flaubert, est tout ce qu’il y a de plus réaliste et de plus formaliste à la fois. Le formalisme, c’est par exemple Zola, pour défendre Manet a invoqué les arguments de peinture « pure », formes, couleurs, les tâches juxtaposées, les choses sont composées uniquement pour des raisons d’effet plastique et non pas du tout pour communiquer du sens. Alors composer ces peintures « pures » à tous les sens du terme, ça veut dire désexualiser. Et ce qui est opposé on peut dire, ce que Manet oppose, au regard « vulgaire » du public, c’est le regard « pur » des ateliers. Y a une anecdote dans Manette Salomon qui est un extraordinaire document. On dit que les Goncourt avaient pris en sténo les discussions d’atelier, c’est beaucoup plus à mon avis… donc dans Manette Salomon à un moment donné y a une anecdote selon laquelle l’une des modèles qui était en train de poser devant 50 étudiants masculins, barbus, etc. tout à fait décontractés, et tout d’un coup elle voit un type sur un toit et aussitôt elle se couvre précipitamment. Lors c’est une anecdote intéressante qui veut dire qu’il y a une opposition entre le regard « pur », esthétique, qui est un regard désexualisé, neutralisé et le regard sexuel. Alors que fait Manet, il rappelle au brave public qu’il vient voir des Cabanel pour des raisons un peu ambiguës et il rappelle la coupure entre l’Artiste et le profane. L’artiste qui est pur. Alors si vous vous rappelez les analyses que j’ai faites dans Les règles de l’Art, l’époque à laquelle tout ça se passe est l’époque où selon moi et selon Flaubert s’invente l’opposition entre Art pur, Amour pur / Art vénal, Art vénal.
Donc j’ai dit transgression du Sacré esthétique et transgression du Sacré sexuel. Alors je vais le faire très vite, je reviendrai là-dessus. Manet cumule à plaisir tous les indices de la bassesse : du point de vue esthétique, bassesse du genre, paysage et scènes de genre, c’est le plus bas ; pastiches : pastiche de portraits, et situation un peu scabreuse, virtuellement un peu scabreuse. Alors comment dire ça vite ? En gros, ce qui est virtuellement transgressé dans ce tableau, en tout cas que la lecture contemporaine a perçu, c’est l’opposition ente le haut et le bas au sens social du terme, et le masculin et le féminin. Au fond ce qui est perçu comme scandaleux, c’est la rencontre entre des collégiens, c’est un mot qui est constamment employé, des étudiants et des « grisettes », des « lorettes », c’est-à-dire des femmes du Peuple, entretenues et porteuses de menaces pour la reproduction biologique, c’est les maladies vénériennes, et la reproduction sociale, c’est les mésalliances. Ces femmes effrontées, on a beaucoup insisté sur les regards de ces modèles, ce qui est un problème – par exemple un des critiques pour parler de l’Olympia, dit Manette, c’est très intéressant. Or Manette Salomon, c’est le roman des Goncourt, c’est l’histoire d’une femme modèle, juive, qui fait la perte de l’Artiste qui tombe amoureux d’elle. Et l’œuvre de Zola, c’est l’histoire, l’inconscient des écrivains est très intéressant, d’un Artiste qui un soir accueille une jeune femme dans une embrasure de porte, il pleut à torrents, c’est une belle description de Paris, bon et puis il l’emmène dans son studio et puis elle repart, elle revient et puis elle devient peu à peu sa maîtresse et puis son modèle. Et l’interrogation permanente, c’est, est-ce que ma puissance créatrice ne se perd pas à travers la perte de la puissance sexuelle. Et la femme est menaçante en tant qu’elle menace l’ordre symbolique et la hiérarchie des genres, sexuels. Et elle menace aussi l’ordre social à travers les menaces qu’elle fait peser sur la reproduction et sur l’héritage.
Alors dernière chose, on pourrait dire que c’est le troisième niveau de censure qui permettrait de passer à Manet, quoiqu’on sache très très peu sur lui, il est d’une extrême discrétion et ce que raconte ses amis comme Proust n’est pas très fiable, mais je ne suis pas expert. Il y a dans cette affaire un roman familial : on sait que la famille de Manet est une famille un peu bizarre contrairement à ce qu’on dit. Le père de Manet, qu’on présente toujours comme un magistrat tout à fait intègre, pourrait avoir été le père de cet enfant mystérieux qu’on appelle Léon C… souvent représenté dans les tableaux de Manet et présenté comme un fils de Manet.Alors on ne sait pas s’il a été reconnu pour couvrir l’honneur du père magistrat, etc., etc. Et dans le tableau, il y a les deux frères de Manet qui ont posé successivement, à droite. Et puis à gauche, le beau-frère potentiel de Manet, dont j’ai oublié le nom. Bon alors on peut invoquer le fait que les gens de la famille pour un jeune peintre, posaient gratuitement. Il y a donc des raisons économiques au fait de prendre des gens de la famille. Cela dit, il y a des tas de signes du fait que Manet était à la fois très « famille- famille » comme on dirait aujourd’hui, il a le portrait de ses parents enfin… Et en même temps il y a une sorte de dualité qui était d’ailleurs dans ce tableau sous la forme de la modèle favorite qui est la même que pour l’Olympia et toute une série de tableaux, qui fait partie en quelque sorte de la famille de l’Artiste, et puis la famille socialement réelle de l’Artiste. Alors y a une sorte de dualité qui renverrait à des contradictions peut-être assez profondes de l’habitus de Manet. Contradictions qui ont été souvent remarquées, entre ses dispositions radicalement subversives et en même temps assez conformistes sous beaucoup de rapports, voilà, je m’arrête-là.