Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


vendredi 9 novembre 2012

Cem Behar, L’ombre démesurée de Halley. Les recherches démographiques dans les Philosophical Transactions of the Royal Society (1683-1800)

Cem Behar
L’ombre démesurée de Halley
Les recherches démographiques dans les Philosophical Transactions of the Royal Society 
(1683-1800)
Ined
2012

Présentation de l'éditeur
Bien que l'Angleterre ait été le « berceau » de l'Arithmétique politique et des savoirs sur la population, les travaux démographiques britanniques ont fait l'objet de bien peu d'études, hormis celles portant sur les « pères fondateurs » qu'étaient John Graunt, William Petty et Edmund Halley, qui appartiennent cependant tous au XVIIe siècle.
On peut néanmoins avancer, sans grand danger de se tromper, que l'Angleterre est le pays européen où il y eut, dans le courant du XVIIIe siècle, le plus grand nombre de recherches et de publications de toutes sortes touchant de près ou de loin aux questions de population. Bon nombre de celles-ci ont été publiées dans les Actes de la Royal Society. Parmi les mémoires publiés dans les Philosophical Transactions of the Royal Society, qui continuent d'ailleurs de paraître aujourd'hui - et qui est donc la plus ancienne revue scientifique ayant existé - Cem Behar a répertorié, pour la période allant de 1683 à 1800, pas moins de soixante-huit mémoires sur des sujets ayant trait directement aux problèmes démographiques. C'est là un nombre très supérieur à celui des mémoires de démographie contenus dans l'Histoire de l'Académie Royale des Sciences de Paris.
En termes de volume, il s'agit d'un corpus d'un peu plus de mille pages de textes scientifiques sur des questions relatives à la population. Ces mémoires sont répartis de façon assez homogène tout au long du XVIIIe siècle. De plus, la Royal Society britannique - organisation émanant de la société civile et non du pouvoir royal - semble, du moins sur ces sujets, se trouver sur la même longueur d'onde que l'opinion publique éclairée britannique.
Les auteurs des Mémoires fournissent à leurs lecteurs, soit des relevés de données sèchement présentées, soit des analyses qui, mises à part celles de Price à la fin du siècle, utilisent des concepts et des techniques déjà complètement élaborés.
De l'analyse fouillée que Cem Behar effectue à partir de ce corpus de mémoires de démographie parus dans les Philosophical Transactions, il émerge une vue d'ensemble bien particulière de l'Arithmétique politique et des études de population, un positionnement bien différent de celui qui prévalait alors sur le continent, qu'il s'agisse de la France, de l'Allemagne ou même des Pays-Bas. L'auteur montre bien que, plus axés sur le calcul des diverses rentes, assurances et annuités, c'est le calcul financier et actuariel que visent le plus souvent les auteurs d'outre-Manche au XVIIIe siècle, plutôt que la science de la population.
Le titre de l'ouvrage fournit l'essentiel de la thèse que son auteur expose et défend : les deux Mémoires de 1693, dus à l'astronome Edmund Halley, portent en germe, non seulement les éléments fondamentaux d'une future démographie, mais encore les développements qu'ils connaîtront dans le cadre de la Royal Society. Cem Behar va jusqu'à parler, à juste titre, d'un véritable « programme de recherches » que livre le collègue de Newton à ses contemporains et à ses successeurs, programme dont il est par ailleurs montré qu'il ne sera guère dépassé mais simplement respecté.
L'auteur démontre en effet que ces travaux britanniques, nombreux, sont surtout caractérisés par leur caractère assez répétitif. Aucun auteur, après Halley et comparé à un Süssmilch, à un Wargentin ou à un Deparcieux, ne conquiert une stature européenne. Aucune avancée technique ne fait son apparition dans le domaine britannique avant le début du XIXe siècle.
De plus, les médecins et autres savants dont C. Behar nous déplie l'éventail ne touchent de près qu'à la seule variable démographique de la mortalité, les autres variables étant désespérément absentes de leurs préoccupations. Le domaine le mieux couvert se trouve ainsi être celui de l'assurance, pratique qui entame alors sa phase de création et d'élaboration ; mais, là encore, l'aspect proprement calculatoire de la prime et son principe figuraient dans les pages de Halley.
Ce volume, qui se veut une présentation objective aussi bien de la pertinence que des lacunes des travaux qu'il analyse, contribue, avec une efficacité théorique et pédagogique qui ne se dément jamais au fil des pages, à la connaissance des techniques démographiques et financières du XVIIIe siècle, tout comme à l'histoire de l'encore jeune science de la population à cette époque.
Comme l'écrit Cem Behar, « les auteurs anglais au XVIIIe siècle demeurent coincés entre les "Bills" de Londres et les chiffres de la ville de Breslau », c'est-à-dire dans l'ombre des pères fondateurs que sont Graunt et Petty et dans celle, « démesurée » suivant l'heureux qualificatif adopté par l'auteur, de Halley.

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