Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


mardi 23 novembre 2010

De l'illusion biographique, Jérôme Bourdieu (Entretien avec Robert Maggiori, Libération, 29 janvier 2004)

De l'illusion biographique
Jérôme Bourdieu dit les raisons d'éditer l'ouvrage de «PB», son père.
(Entretien avec Robert Maggiori, Libération, 29 janvier 2004)


Quelle est l'origine de cette Esquisse pour une auto-analyse ?

Cette version de l'Esquisse est celle qui a été traduite et publiée en 2002 chez Suhrkamp, l'éditeur allemand de Pierre Bourdieu. Étant donné la façon dont mon père travaillait, il est impossible de dater exactement ce projet d'auto-analyse. C'est en tout cas l'aboutissement d'un travail qui porte sur la question de la biographie (et de l'illusion biographique) et la mise en oeuvre d'une sociologie réflexive, prenant pour objet le sujet qui adopte le point de vue sociologique.

À quel moment ont été rédigées les premières ébauches du texte ?

En 1995, PB avait rassemblé des fragments et des notes factuelles, des extraits de journaux personnels, des réflexions, des récits (liés à des moments précis de sa vie, comme la guerre d'Algérie ou l'internat de Pau) : il cherchait alors une forme nouvelle d'écriture et d'organisation du texte, pour mener à bien cette entreprise délicate et difficile entre toutes pour lui. Le livre lui-même, dans sa dernière version, a été écrit pendant l'automne 2001, c'est-à-dire au cours des quelques mois qui ont précédé sa mort. Mais il n'a pas été rédigé avec la volonté de clore l'oeuvre par un retour sur soi qui serait maîtrisé jusque dans la connaissance de sa fin prochaine. Il s'agit d'un travail en cours d'élaboration, qui devait être développé et transformé, en relation avec d'autres livres et d'autres projets, le livre sur la théorie générale des champs notamment (avec une sorte de symétrie entre, d'un côté, la montée en abstraction propre à la construction d'une sociologie générale et, de l'autre, la tentative de se soumettre lui-même dans sa particularité la plus particulière aux instruments théoriques qu'il avait construits).

Pourquoi l'«Esquisse» a-t-elle été publiée d'abord en allemand ?

C'est un choix délibéré de PB lui-même : il entendait ainsi, selon une méthode très réfléchie (et déjà utilisée dans le passé) mettre à l'épreuve un texte qui, du fait qu'il analysait le fonctionnement du champ intellectuel français, devait aussi, et peut-être d'abord, être lu, c'est-à-dire en quelque sorte éprouvé, par des lecteurs qui n'en faisaient pas partie (la réussite de l'expérience dépendait du cloisonnement des univers intellectuels français et allemands et, de fait, pas un commentateur français n'a jugé utile, depuis deux ans, de consulter la version allemande).

Qu'est-ce qui vous a décidé à le faire paraître maintenant ?

D'une certaine façon, ce texte n'aurait jamais dû être publié en France. PB voulait continuer d'y travailler, en s'appuyant sur le texte publié en Allemagne. La version qu'il avait reprise, les notes qu'il rédigeait, les discussions nombreuses qu'il avait à son propos avec ses proches, tout témoigne que le texte qui sort aujourd'hui est un travail inachevé. Les éléments disponibles ne permettaient toutefois pas de proposer une édition critique et de faire apparaître l'ensemble des modifications qu'il comptait introduire ou des développements qui lui auraient paru nécessaires. Partant, le plus sage était de s'en tenir au texte de l'édition allemande (dans lequel ont seulement été insérés des éléments bibliographiques). Ce qui est certain, et sur quoi il revient à de nombreuses reprises dans ses notes de travail, c'est qu'il ne voulait pas que ce livre fût pris pour une autobiographie, pour un livre de mémoires ou de souvenirs, mais bien pour un livre scientifique, au même titre que les autres, et, en un sens, étant donné son objet, plus difficile que les autres.

Le texte était destiné à Raisons d'Agir ?

PB a fondé les éditions Raisons d'Agir en 1996 et il avait effectivement l'intention d'y publier un jour la version définitive de ce texte. Cette publication est aussi l'occasion de faire savoir que son action en faveur d'une édition autonome, économiquement et intellectuellement, se poursuit. C'est le privilège un peu écrasant d'un héritier (biologique) — PB a souvent évoqué le poids de l'héritage, notamment dans un chapitre de la Misère du monde, c'est dire qu'il n'y pensait pas de manière abstraite — que de présenter ici ce livre alors qu'en réalité, c'est le fait d'un collectif éditorial, comprenant aussi bien d'anciens auteurs que de nouveaux venus. Raisons d'Agir continue et nous allons désormais inventer à notre tour de nouvelles façons de travailler et de s'engager.

Quelles sont les futures «Raisons d'agir» ?

Nous avons le projet de développer la collection « Cours et Travaux », consacrée à des ouvrages proprement scientifiques (1), ainsi que la « petite » collection Raisons d'Agir, plus directement politique (et qui a été tellement plagiée...), dans laquelle nous avons publié un ouvrage de Frédéric Lordon sur le scandale de la « vertu » financière (2) et un autre sur les syndicats américains et les luttes sociales vues d'Amérique (3). Ces livres sont des instruments du combat qu'il nous paraît important de mener, avec d'autres, contre l'expertise des think tanks patronaux et des institutions économiques nationales ou internationales, tout entières acquises au nouvel ordre libéral. Dans cette perspective, trop vite définie, ce ne sont pas les livres en préparation qui manquent avec, par exemple, un livre sur la catastrophe annoncée de l'AGCS, un autre sur les mirages de la philanthropie financière, un troisième sur la mobilisation des chômeurs et les questions qu'elle pose au salariat, et un encore sur le « mouvement anti-pub ».

(1) Dernier paru : « Franck Poupeau, Une sociologie d'Etat. L'école et ses experts en France », 2003.
(2) Frédéric Lordon : « Et la vertu sauvera le monde... Après la débâcle financière, le salut par "l'éthique" ? », 2003.
(3) Rick Fantasia et Kim Voss : « Des syndicats domestiqués. Répression patronale et résistance syndicale aux Etats-Unis », 2003.

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