Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


vendredi 19 mars 2010

ARESER, LETTRE D’INFORMATION N°21

ARESER INFO
Association de réflexion sur les enseignements supérieurs
et la recherche
LETTRE D’INFORMATION N°21
FÉVRIER 2010

ÉDITORIAL
FAUX DÉBATS, VRAIE CATASTROPHE

Quand une société ou un système ne fonctionne plus, les responsables à court d’idées inventent des faux débats. Ils servent de leurres pour maintenir une apparence d’espace public et de projection vers l’avenir alors que chacun sait que rien n’en ressortira de concret que du temps gagné jusqu’à la prochaine crise. La politique universitaire ou d’enseignement en général et la politique française tout court en ont donné des exemples variés ces derniers temps. Le plus récent est la fausse querelle à propos des boursiers dans les grandes écoles. Avec ces deux chiffons rouges aux résonances historiques nobles et prestigieuses les « responsables » étaient sûrs de leur coup. Susciter de faux espoirs ou de fausses craintes, faire jouer à fronts renversés des réflexes rhétoriques de l’inconscient national, masquer par un théâtre de grandes phrases les véritables évolutions sous-jacentes et les vraies responsabilités politiques à l’œuvre depuis de longues années dans le silence des mesures techniques dont les effets se font sentir quand les décideurs ne sont plus là. « Démocrates » contre « élitistes », « baisse du niveau » contre « méritocratie », fils du peuple contre privilégiés, ces vieux antagonismes qui ont beaucoup servi dans les querelles scolaires anciennes sont ressortis des placards comme si rien n’avait changé depuis les années 1950. On oubliait au passage quelques problèmes qui ruinaient pourtant la plupart des arguments : ce « niveau » arbitrairement défini par des épreuves qui n’ont cessé de changer au cours de l’histoire, que mesure-t-il sinon l’arbitraire d’un rapport de force entre disciplines ? En quoi prédit-il autre chose que la conformité des lauréats à cet arbitraire ? La suite de l’existence, sauf pour quelques écoles très élitistes assurant des rentes de situation, démontre combien ces classements scolaires sont largement bouleversés par les classements sociaux et les héritages familiaux. Plus grave, n’oubliait-on pas surtout que l’on confondait, sous cette notion de grandes écoles aujourd’hui indéfiniment extensible, des institutions aux fonctions, aux recrutements et aux positions extraordinairement hétéroclites ? On mélangeait la dizaine d’établissements assurant à une minorité de ses diplômés les plus hautes positions sociales avec une masse d’écoles commerciales ou techniques, dont beaucoup privées ou payantes, fournissant certes des garanties d’emplois supérieurs à celles consenties aux diplômés des universités mais nullement ces rentes de situation mythiques extrapolées à partir de la minorité visible ? Enfin et surtout, alors qu’on avait affirmé haut et fort que c’était la seconde massification des universités qui, il y a plus de vingt ans maintenant, était censée relancer l’ascenseur social et ouvrir l’avenir aux enfants des classes populaires et des petites classes moyennes, n’avouait-on pas, avec ce remake troisième République des boursiers contre les héritiers sorti d’un mauvais roman de Bourget ou de Barrès, que les universités, une fois de plus, étaient poussées hors du jeu, qu’elles avaient échoué dans leur tâche et qu’il fallait revenir à la charité élective dans des « réserves » protégées, puisque l’Etat providence éducatif avait failli à concilier ouverture et promotion sociale sur fond de chômage et de déclassement ? Au moment même où les bonimenteurs de la grande école pour tous lançaient leur tour de passe passe, les technocrates de la RGPP détruisaient tranquillement la base même de tout l’édifice en sabotant l’encadrement pédagogique des futurs enseignants, en lançant une réforme absurde des concours de recrutement pour mieux les remplacer par des professeurs à tout faire ou des maîtres auxiliaires tenus en laisse et en obscurcissant un peu plus l’avenir pour les rescapés des universités dont on supprime les débouchés publics au moment même où le secteur privé licencie à tout va.
C. Charle, président de l’ARESER

Lire la suite du N°21 FÉVRIER 2010





QU'EST-CE QUE L'ARESER ?

L'ARESER, Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche, a été créée en 1992 par un collectif d'une centaine d'universitaires et de chercheurs. Son objectif est de promouvoir une véritable communauté universitaire et scientifique souhaitant reprendre en main son avenir. Le premier président de l'association était Pierre Bourdieu et le secrétaire Christophe Charle. Comme le souligne l'Appel à la communauté des universitaires et des chercheurs lancé le 26 mars 1992 lors de la fondation de l'association : « De tous les défauts dont souffrent depuis longtemps l'enseignement supérieur et la vie intellectuelle en France, l'un des plus graves est l'absence d'une réflexion collective sur les finalités et les modalités d'une vie universitaire et scientifique adaptée tant à l'évolution des savoirs qu'aux transformations du public étudiant. Jusqu'ici, cette fonction réflexive a été remplie soit par des organisation dites représentatives qui, on le sait, connaissent une grave crise, soit par des groupes de pression ou des organisations de spécialistes qui ont, à présent, tendance à se cantonner dans des objectifs disciplinaires ou corporatifs étroits. » Contre les dysfonctionnements qui affectent les processus de décision et notamment la perte de contrôle des instances de spécialistes qui laisse à des « administrateurs scientifiques » le pouvoir de fixer les objectifs et les modalités des enseignements, l'ARESER entend rassembler les enquêtes et documents nécessaires pour proposer ses propres « diagnostics et remèdes urgents pour une université en péril », comme l'indique le titre du premier ouvrage publié par le collectif en 1997, lequel a été suivi par un second publié en janvier 2008 et intitulé : Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe.


A l'heure de la « modernisation » à marche forcée de l'enseignement supérieur européen selon des principes étroitement gestionnaires, concurrentiels et marchands, de la massification de cet enseignement, de la perte d'autonomie croissante de la recherche, comme de la bureaucratisation du métier d'enseignant et de chercheur, la nécessité d'une réflexion d'ensemble sur le devenir de l'enseignement supérieur et de la recherche s'impose encore plus fortement. L'ARESER entend proposer des solutions conjuguant démocratisation dans l'accès au savoir, mobilité sociale et autonomie scientifique. Au sentiment croissant de dépossession qui accable nombre d'universitaires et de chercheurs, il faut répondre par un effort accru de réflexivité critique. Les acquis indissociablement scientifiques et réflexifs de la recherche en lettres et sciences humaines doivent être mis en oeuvre pour permettre à l'ensemble de la communauté savante d'intervenir dans le débat public au nom d'une conception de l'université, comme de la recherche, collectivement discutée. L'Université de la République doit rester, elle aussi, une vraie république.

Aucun commentaire: