Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


mercredi 25 janvier 2012

Inédit. Pierre Bourdieu, Le Sociologue devant l’État, Communication au XIe colloque : « Les sciences sociales dans les années 1980, 
défis et tâches » 1982.

Inédit. Pierre Bourdieu, Le Sociologue devant l’État – Communication au XIe colloque : « Les sciences sociales dans les années 1980, 
défis et tâches », organisé par l’Association internationale des sociologues de langue française, 
à Paris, du 27 septembre au 1er octobre 1982. L'humanité, 23 janvier 2012


 Je crois qu’on peut dire de la sociologie ce qu’on dirait de la Sécurité sociale : elle est un produit (indirect) des luttes sociales. Je dis indirect parce qu’il va de soi que la sociologie – le poste de sociologue d’État – n’est pas née directement en réponse à des événements politiques. Si l’impulsion vient du dehors, de ceux qui attendent de quelque chose comme une science sociale qu’elle apporte des solutions aux « problèmes sociaux » (…), elle reçoit sa forme propre de la logique relativement autonome de l’institution universitaire. Je l’ai déjà indiqué ailleurs, la sociologie comme science universitairement reconnue est née d’une sorte de malentendu ou de tricherie (sans tricheur). Faire reconnaître la sociologie, faire admettre qu’il s’agit d’une discipline universitaire comme les autres et, secondairement ou simultanément, tenter d’en faire une science, c’est faire disparaître, au moins dans les limites du champ universitaire, la question des fonctions de la sociologie, de la raison d’être. Le professeur de latin, de grec ou de philosophie du temps de Durkheim n’a pas à se justifier d’exister ni devant les autres ni devant lui-même. Imposer la sociologie comme une discipline à part entière, pleinement reconnue, légitime, comme a tenté de le faire Durkheim, c’est faire du sociologue un fonctionnaire défini par sa fonction, comme le professeur de grec, l’assistante sociale, l’éducateur pour adultes ou le haut fonctionnaire, c’est-à-dire un agent socialement mandaté pour remplir une fonction socialement reconnue, dans le cas particulier, tenir un discours (universitaire) sur le monde social. Ces agents socialement reconnus ont la propriété d’échapper aux sanctions du marché et – c’est le cas de tous les agents du secteur public – d’être plus ou moins totalement affranchis du souci de la rentabilité économique et, plus largement, de la rentabilité sociale. Dans le meilleur des cas (pour eux), on ne leur demande pas, ils ne se demandent pas, à quoi sert leur activité : ça mérite d’exister puisque ça s’enseigne. (…). La ruse ou la fraude originelle a consisté à obtenir une reconnaissance institutionnelle – donc une existence sociale socialement reconnue – pour une discipline qui, lorsqu’elle se réalise comme science, en vertu de l’autonomie que lui assure l’institution, ne correspond à aucune demande sociale.
Autrement dit, la sociologie scientifique n’a pu se constituer que parce que certains de ces fonctionnaires d’État socialement reconnus comme mandatés pour parler universitairement du monde social ont pu utiliser la liberté à l’égard de l’État que leur assurait leur statut de fonctionnaires d’État pour concevoir le projet d’une véritable science du monde social, ce que personne ne leur demandait (…).
Bref, il n’est sans doute pas faux de considérer la sociologie comme une conquête sociale, qui, en tant que telle, mérite d’être défendue. Cela contre toutes les formes de culpabilité qui se sont imposées au sociologue ou lui ont été imposées. Défendre la sociologie, je tiens à le dire tout de suite, pour éviter tout malentendu, et toute forme de lecture corporatiste, c’est souvent, hélas ! la défendre contre les sociologues institués. Le statut de fonctionnaire d’État, qui affranchit des sanctions du marché économique – mais aussi, bien souvent, scientifique – et qui contribue à donner au champ des bureaucraties d’État son inertie et son autonomie, peut en effet jouer dans le sens de l’irresponsabilité, qui n’a rien à voir avec la liberté à l’égard de toutes les contraintes qui pèsent sur les responsables – politiques, syndicaux ou autres – et dont le statut de fonctionnaire permet de s’affranchir. Les sociologues d’État – c’est une des tendances de la bureaucratie que Marx a bien décrites dans la Critique de l’Introduction à la philosophie du droit de Hegel – peuvent traiter l’État comme une puissance étrangère et se comporter à la fois comme simples exécutants (d’un programme de pensée prépensé qui est l’équivalent des consignes, circulaires ou instructions des bureaucraties ordinaires) et comme propriétaires privés du poste et des moyens qu’il offre. Ce qui revient à s’approprier tous les profits sans payer les coûts. Concrètement, cela permet à certains sociologues de défendre, en les universalisant, des intérêts personnels qui sont en contradiction évidente avec les intérêts de la science qu’ils représentent. Je pense par exemple à certaines formes d’antiscientisme qui peuvent surprendre chez des gens payés pour faire de la recherche scientifique ; et je pense plus généralement à toutes les formes de l’abdication de l’autonomie, devant les gouvernants, les partis politiques, les instances de consécration académique ou sociale – et en particulier le journalisme. Les pouvoirs trouvent toujours leurs alliés chez les moins autonomes, c’est-à-dire les moins armés scientifiquement : moins pourvus des armes proprement scientifiques qui sont nécessaires pour se défendre contre les pressions et aussi pour conquérir les profits spécifiques qui sont en jeu dans le champ scientifique, ils sont plus enclins à chercher et à trouver au dehors des satisfactions compensatoires.
La sociologie est une science ambiguë : elle doit aux conditions de son émergence d’être une forme de travail social, qui promet et produit des instruments de gestion sociale des luttes subversives en même temps qu’elle porte en elle la possibilité d’une liberté – celle que donne la science – à l’égard de tous les États et de toutes les raisons d’État. Cette liberté possible mérite d’être défendue non seulement contre toute espèce d’État totalitaire, mais aussi contre l’État même auquel elle doit d’exister, contre ses discours et contre ses silences. En défendant la liberté d’exercer le contre-pouvoir de la vérité (…), ce n’est pas un privilège personnel que le sociologue défend, mais la liberté de tous : il se sert de sa liberté de fonctionnaire d’État pour se faire, comme disait le philosophe, le fonctionnaire de l’humanité, c’est-à-dire de la liberté.
(*) Ce texte est reproduit (dans l'humanité) avec l’aimable autorisation de Jérôme Bourdieu, directeur de publication 
des Actes de la recherche en sciences sociales.
Pierre Bourdieu
voir également:

en ligne: Pierre Bourdieu, autour du livre Sur l'État. Cours au Collège de France (1989-1992)

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