Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


dimanche 26 décembre 2010

à paraître: Christian Corouge - Michel Pialoux, Résister à la chaîne Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue

Résister à la chaîne

À paraître le 17/03/2011
Christian Corouge & Michel Pialoux

Résister à la chaîne
Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue

Introduction de Michel Pialoux et Épilogue 2010
Édition établie par Julian Mischi
Pendant quatre jours je t’ai raconté des trucs sur le travail, les lois Auroux, les trente-huit heures… Seulement ça, je vais te le dire, ça crée un déséquilibre complet, parce qu’une semaine comme ça, c’est pas facile de la vivre quand tu travailles en chaîne et que t’as en plus plein de boulot syndical à faire. C’est pas facile.
Alors mes mains, dans tout ça, qu’est-ce qu’elles deviennent, mes mains ? On dit : « Bon, en 1974, il avait mal aux mains. Maintenant ça a l’air de passer. Il est devenu beaucoup plus intellectuel, il n’a plus mal aux mains, il a mal à la tête… » Il est fou, quoi. Seulement, moi, je travaille encore avec mes mains ! Et ça, ça me fait toujours mal. Mais maintenant je me tais. Parce que, pendant dix ans, tu en souffres tout seul. Et en même temps, tu as l’impression d’être une espèce de cobaye… aussi bien de la part des copains… qui veulent surtout pas écrire ce genre de truc avec moi, alors qu’en fait, à mon avis, leur boulot de militant – c’est à eux que je devrais le dire –, ça aurait été de faire ce livre avec moi.
Au début des années 1980, le sociologue Michel Pialoux rencontre Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste chez Peugeot-Sochaux. Ils entament un long dialogue sur le travail à la chaîne, l’entraide dans les ateliers et la vie quotidienne des familles ouvrières. À partir de l’histoire singulière d’un ouvrier, devenu porte-parole de son atelier sans jamais le quitter, sont abordées les difficultés de la constitution d’une résistance syndicale.
Extraits
Ce qu’on attendait, nous, de la gauche. C’était pas demander le paradis… non ! C’était simplement demander un minimum de lois, parce qu’on savait bien, on le sait tous qu’on est incapable de changer une société comme ça, du jour au lendemain. À moins d’une révolution et là, ça devient complètement différent, et personne n’est mûr pour faire ce genre de truc à l’époque actuelle, et c’est pas si simple. Bon, on s’attendait au moins à avoir un minimum de lois-cadres. Regarde, moi, la gauche m’aurait permis… aller à l’université. Et pourquoi que j’aurais pas demandé un congé de trois mois, moi, merde ! Pourquoi j’aurais pas droit à une bourse d’études ? Je me sens pas plus con qu’un fils de toubib, qu’un fils de notable, bon Dieu, quoi ! Et même quitte à reprendre des études ! C’est vrai que j’aurais dû piocher beaucoup plus que les autres. C’est vrai ! Mais pourquoi que j’y serais pas arrivé ? Et pourquoi que ça n’a pas été fait ?
Pour un prolo, c’est dur, il est fatigué, toute la semaine sur une chaîne, il est crevé, surtout un OS qui a gratté sur sa chaîne. Un mec qui a vingt ans, que tu vois son corps, petit à petit, se racornir sur lui-même, ne plus parler, se recroqueviller petit à petit, intellectuellement et puis physiquement. Et ce mec, s’il veut apprendre quelque chose, il est obligé d’aller le samedi, sur son temps de loisir, apprendre, contrairement à tous les autres qui peuvent y aller pendant leurs heures de travail, contrairement à tous, et qui sont payés. Enfin, moi, je trouve ça complètement immoral, mais dégueulasse, et pourquoi personne n’en parle ? Quand t’es OS et que t’arrives dans une usine comme ça, quand tu veux un livre, c’est à Besançon qu’il faut que t’aille l’acheter. Parce qu’ici t’as même pas un libraire qui est dépositaire de bouquins, qui a tous les bouquins. C’est un choix politique de Peugeot, sans doute. Il règne en maître sur cette région. Mais ça n’a jamais été non plus la revendication d’aucune organisation syndicale ou politique. Et alors, si ce n’est pas une revendication, c’est pas comme ça que le rapport de force s’établira, à un moment donné, que Peugeot sera obligé de lâcher du lest…
***
Comment ça a démarré [la grève de 1981] ? Eh bien, Peugeot, pour relever le défi des Japonais – ils parlaient beaucoup des Japonais à l’époque –, a décidé d’augmenter un jour la productivité de 4 %. Seulement, si on parle d’augmenter la productivité, quand on est dans un BM et quand on est sur les chaînes, on reçoit ça différemment. Eux disent qu’il faut augmenter le pourcentage de véhicules construits par salarié : le raisonnement du BM, c’est mathématique. Mais pour nous, sur les chaînes, on sait très bien que, quand Peugeot parle de productivité, il y a trois solutions : ou bien il augmente la vitesse de chaîne, ou bien il supprime des postes, ou bien il bourre les bagnoles les unes sur les autres. Ou encore : on passe de véhicules « chers » à des véhicules moins « chers », parce que les bagnoles sont différentes. Sur une 305, par exemple, il y a un certain volume de travail à faire, alors qu’il y en a d’autres, une 604, par exemple, sur lesquels il y en a peut-être bien le double. Donc tu peux augmenter la productivité en laissant le même nombre de postes de travail, seulement les mecs ils vont gratter du début jusqu’à la fin de la journée ! Eh bien, c’était ça les 4 % que Peugeot prévoyait, c’était ça ! Bien sûr, au début, ça passait mal, c’est pour ça d’ailleurs qu’il avait annoncé la couleur 3 ou 4 mois avant. Tranquillement, il avait expliqué que c’était pour « relever le défi japonais »… Ensuite, il a vu que ça ne passait pas, alors il a promis deux jours de congé comme ça, deux jours supplémentaires si la productivité était augmentée de 4 %.
C’était aussi l’époque où on parlait de la cinquième semaine de congé, qui n’avait pas encore été votée à l’Assemblée nationale et que Peugeot ne voulait pas payer à un taux complet, c’est-à-dire qu’il ne voulait pas y inclure les primes. Dans nos congés payés, y’a beaucoup de primes qui sont liées directement au travail, y’a l’ancienneté, y’a la prime de chaîne, y’a la prime de doublage… Y’a plein de primes. Alors, quand t’es en congé, quand on ne te donne pas tes primes, ça te fait diminuer tes ressources de 20 à 30 % sur ta paye. Donc il ne voulait pas nous les payer, et c’est nous qui avons relancé, à ce moment-là, tous ces mots d’ordre, à savoir qu’on préférait avoir trente-huit heures par semaine et pas de chômeurs. « Trente huit heures et pas de chômeurs ! », c’était une revendication de l’époque qui avait été trouvée comme ça. Et puis il y avait le ras-le-bol ! Les mecs, ils en avaient marre de gratter comme ça. Ils avaient voté à gauche, il fallait que ça pète quoi !
***
C’est complètement différent ! Moi, si tu veux, ce que je trouve, c’est qu’on est revenu au travail à la chaîne du début des années 1970 où il y avait un climat social qui était, je ne peux pas dire bon, parce que les conditions de travail c’est jamais bon, c’est jamais sain, mais ce climat social, il avait au moins le mérite d’exister, alors qu’à la fin des années 1970 il avait été complètement détruit, complètement laminé, complètement supprimé. Tu n’avais plus le droit de faire du café sur le bord d’une chaîne, tu n’avais plus le droit d’avoir un canard, tu n’avais plus le droit de rien du tout, c’était une époque où tu n’avais même pas le droit d’avoir un tract à ton poste de travail, le chef passait, il te le prenait, alors que maintenant, si je vois un chef d’équipe quand je distribue, eh bien, ça ne me gêne pas, je rentre dans le bureau, et je lui en donne. Et souvent, le mec, il est content, et s’il n’est pas content, il n’est pas content et il le fout à la poubelle, c’est son problème, mais tout le monde est servi ! Mais ils ne vont plus t’emmerder, ils ne vont pas te courir après, alors qu’avant c’était la période où ils te couraient tous après, c’était systématique, tu ne pouvais pas faire un mètre quand tu étais délégué sans avoir deux ou trois mecs sur toi. Maintenant, non ! C’est un rapport de force qui a changé.
Peugeot a compris qu’il avait été trop loin, que les 600 cadres, par exemple, qu’il avait amenés un jour, ici, pendant le conflit, pour nous empêcher de bloquer une chaîne, ç’avait été de trop. Et depuis ce jour-là, il y a une haine vis-à-vis des cadres, en carrosserie. Tu ne vois jamais de mecs en cravate circuler sur les chaînes sans qu’il y ait les vieux slogans qui ressortent : « Les cravates à la chaîne ! » Et les mecs ont tellement honte qu’ils se tirent vite. Alors que, la cravate, c’est pas une chose tellement critiquable, tu peux même avoir une cravate et puis être… mais pour les mecs, c’est resté un signe… la cravate, c’est toujours apparu… T’as ceux qui sont bien habillés et qui se glandouillent. C’est pas qu’ils ne travaillent pas mais ils font un autre genre de boulot. Et puis t’as ceux qui sont dans le cambouis jusque-là, et, ceux-là, ils ne travaillent pas en cravate, quoi.



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