"Je ne dis pas que l’État est la solution de tous les problèmes, mais l’État est une des seules armes que nous ayons pour contrôler toutes sortes de fonctionnement et de processus tout à fait vitaux, et en particulier tous ceux qui touchent à l’intérêt général et aux services publics. Je suis tout à fait favorable à la création d’un État transnational ou mondial. Mais, dans l’état actuel, c’est une utopie. Cela dit, la taxe Tobin, c’est un pas vers l’État mondial. Keynes disait déjà qu’il fallait faire une banque mondiale, ce qui va dans le sens de l’État mondial. Et il faudrait ensuite pouvoir contrôler cette banque, et prélever les impôts pour l’alimenter. Mais peut-être est-ce une utopie un peu folle. En attendant cet État mondial, je pense que les États nationaux sont le seul instrument que nous ayons pour opérer une redistribution raisonnable des revenus des plus riches aux plus pauvres, pour égaliser les chances d’accès à l’économie, à la culture. Donc, on ne peut dire qu’on va se passer de l’État.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les conséquences de la destruction de l’État, on ne les verra que dans vingt ans. Par exemple, dans vingt ans on dira que le taux de cancer a augmenté dans les villes en liaison avec la pollution. Je trouve anormal que les médecins ne le disent pas maintenant. (On commence à dire très prudemment que le taux d’asthmatiques parmi les enfants a très fortement augmenté en liaison avec la pollution.)"
Bourdieu, Entretien du 26 janvier 2000 par Bertrand Chung, Mondialisation et domination : de la finance à la culture, Cités, 2012/3 (n° 51), Bourdieu politique , PUF, 2012, p.133

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mercredi 27 décembre 2017

Pierre Bourdieu, "Dans le « Rapport du Collège de France sur l'enseignement et l'avenir», il y avait une proposition extrêmement révolutionnaire – qu'évidemment personne n'a vue – qui consistait à dire qu'on pouvait concevoir que les titres scolaires soient à validité limitée dans le temps, qu'ils valent pour cinq ans et soient non renouvelables."

"Dans le « Rapport du Collège de France sur l'enseignement et l'avenir», il y avait une proposition extrêmement révolutionnaire – qu'évidemment personne n'a vue – qui consistait à dire qu'on pouvait concevoir que les titres scolaires soient à validité limitée dans le temps, qu'ils valent pour cinq ans et soient non renouvelables. La proposition de remplacer des titres à vie, des titres viagers, par des titres à durée limitée changerait fondamentalement les rapports pédagogiques et tous les rapports de pouvoir fondés pour une part sur le titre" Pierre Bourdieu, in Anthropologie économique, Cours au Collège de France, 1992-1993, Raisons d'Agir/Seuil, Cours &Travaux, 2017, P.123-124


"Il faudrait aussi travailler à détruire ou à réduire la tendance à sacraliser le titre scolaire, sorte d'essence sociale scolairement garantie qui remplit dans nos sociétés une fonction tout à fait semblable à celle du titre nobiliaire en d'autres temps, interdisant aux uns de déroger en accomplissant certaines tâches jugées indignes, aux autres d'aspirer à des avenirs interdits. Il importerait pour cela de revaloriser les accomplissements effectifs : par exemple en introduisant dans tous les recrutements un contingent d'élections et de promotions sur travaux effectués et accomplissements réels (comme, dans le cas particulier des professeurs, l'introduction d'innovations pédagogiques exemplaires ou un dévouement exceptionnel). Une des tares les plus graves du système bureaucratique français réside dans le fait qu'un incapable scolairement garanti et un compétent scolairement démuni sont séparés à vie, tels le roturier et le noble, à tous les points de vue socialement pertinents. La sélection par le diplôme n'est dommageable que dans la mesure où elle continue d'agir, bien au-delà de son but, pendant toute la durée d'une carrière, l'évaluation réelle du travail accompli étant injustement sacrifiée aux intérêts corporatistes et à une défense mal comprise des salariés. Il faudrait travailler à une transformation des règlements et des mentalités propre à faire que, tout en conservant leur fonction de garantie ultime contre l'arbitraire, les titres scolaires soient pris en compte pour une durée limitée et jamais de manière exclusive, c'est-à-dire comme une information parmi d'autres."
Propositions pour l'enseignement de l'avenir (Rapport du Collège de France, Éditions de Minuit, 1985, aussi in Le Monde de l’éducation, n°116, mai 1985, pp.61-68, aussi in Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002)