"Je ne dis pas que l’État est la solution de tous les problèmes, mais l’État est une des seules armes que nous ayons pour contrôler toutes sortes de fonctionnement et de processus tout à fait vitaux, et en particulier tous ceux qui touchent à l’intérêt général et aux services publics. Je suis tout à fait favorable à la création d’un État transnational ou mondial. Mais, dans l’état actuel, c’est une utopie. Cela dit, la taxe Tobin, c’est un pas vers l’État mondial. Keynes disait déjà qu’il fallait faire une banque mondiale, ce qui va dans le sens de l’État mondial. Et il faudrait ensuite pouvoir contrôler cette banque, et prélever les impôts pour l’alimenter. Mais peut-être est-ce une utopie un peu folle. En attendant cet État mondial, je pense que les États nationaux sont le seul instrument que nous ayons pour opérer une redistribution raisonnable des revenus des plus riches aux plus pauvres, pour égaliser les chances d’accès à l’économie, à la culture. Donc, on ne peut dire qu’on va se passer de l’État.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les conséquences de la destruction de l’État, on ne les verra que dans vingt ans. Par exemple, dans vingt ans on dira que le taux de cancer a augmenté dans les villes en liaison avec la pollution. Je trouve anormal que les médecins ne le disent pas maintenant. (On commence à dire très prudemment que le taux d’asthmatiques parmi les enfants a très fortement augmenté en liaison avec la pollution.)"
Bourdieu, Entretien du 26 janvier 2000 par Bertrand Chung, Mondialisation et domination : de la finance à la culture, Cités, 2012/3 (n° 51), Bourdieu politique , PUF, 2012, p.133

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vendredi 30 mars 2018

Pierre Bourdieu, à propos du conflit israélo-palestinien


Pierre Bourdieu, à propos du  conflit israélo-palestinien

"Je ne me sens pas capable, évidemment, de suggérer la moindre solution, ou même de choisir entre les différentes solutions possibles. Mais je crois qu'il est urgent que l'ensemble des forces progressistes du monde entier s'enhardissent à transgresser le tabou savamment entretenu qui entoure le problème israélo-palestinien pour s'emparer de ce problème, ne serait-ce que pour rompre le faux face-à-face entre les deux protagonistes et leurs protecteurs, américains et arabes, si tragiquement inégaux. Je crois aussi qu'elles doivent, dans l'intérêt des Israéliens autant que des Palestiniens, dénoncer impitoyablement tous les abus de pouvoir commis par les Israéliens, confiscations de terres, violences dans la répression, etc. et mener la lutte symbolique aussi bien contre l'effacement de l'histoire palestinienne que contre la propagande anti-arabe et anti-islamique qui, sous prétexte de mener le combat contre l'intégrisme islamique, hante en permanence les médias (et qui a des effets aussi funestes, en Europe même, dans les rapports avec les immigrés, qu'en Israël ou aux Etats-Unis). Je crois enfin, mais j'ai conscience, ici, de m'aventurer bien au delà des limites de ma connaissance du problème, que plutôt que de séparer les Israéliens et les Arabes (comme semblent le vouloir les Israéliens), dans une sorte de recherche de la pureté ou de la purification ethnique parfaitement absurde (surtout, évidemment, pour les Palestiniens, dont les territoires sont réduits à l'état d'enclaves misérables, toujours suspendues à la bonne volonté de la puissance dominante), il vaudrait mieux, comme le suggère Edward Saïd, intégrer les deux peuples ou, mieux, pour tenter d'échapper à la logique des "communautés" (de sang? de race? de religion? autant de fondements qui ne sont pas très Aufklärung), réunir les deux ensembles de citoyens libres et égaux au sein d'une démocratie laïque, affranchie des critères ethniques et religieux et capable d'inventer les moyens d'organiser la compétition démocratique (dont la coexistence pacifique) entre les intérêts et les idéaux qui unissent et séparent à la fois des concitoyens. Utopie, peut-être, mais quel exemple pour le Moyen Orient! " in Entretien avec Pierre Bourdieu. Un sociologue dans le monde, Revue d'études palestiniennes n° 74, 2000, p.12

Entretien avec Pierre Bourdieu. Un sociologue dans le monde (entretien avec C. Lévy, F. Mardam-Bey, E. Sanbar), in Revue d'études palestiniennes n° 74, 2000, p.3-13