« Je pense que les peuples ont pris conscience du fait qu’ils avaient des intérêts communs et qu’il y avait des intérêts planétaires qui sont liés à l’existence de la terre, des intérêts que l’on pourrait appeler cosmologiques, dans la mesure où ils concernent le monde dans son ensemble ».
En
1921, Ludwig Wittgenstein publie son seul livre édité de son vivant,
porté par une thèse forte : les problèmes que la philosophie a
rencontrés jusqu’ici viennent de notre ignorance de la logique profonde
du langage, qui est aussi la logique de la réalité. Langage et réalité
sont deux faces d’une même pièce. Pour
dissoudre ces problèmes, il faut donc analyser logiquement le langage et
affronter le nonsens, afin d’envisager ensuite la dimension mystique de
la philosophie. C’est l’entreprise que déroulent les quelque cinq cents
propositions de ce traité, qui ne craint pas de recommencer la
philosophie à zéro. Texte célèbre pour ses ambiguïtés, le Tractatus
est ici abordé sous un angle nouveau, qui ne cherche pas à fixer son
sens, mais au contraire à lui restituer sa richesse et sa mouvance, dans
toute l’ampleur de la pensée de Wittgenstein. En étudiant
l’arrière-plan philosophique de ce traité et en éclairant ce grand œuvre
à la lumière des carnets – notamment ceux de 1914-1916 –, on voit se
dessiner la figure complexe de l’un des plus grands penseurs du XXᵉ
siècle.
Biographie intellectuelle de référence, le Ludwig Wittgenstein de Christiane Chauviré est l’introduction la plus claire et la plus incisive à la pensée de cette figure rebelle de la philosophie du vingtième siècle. C’est aussi le récit d’une vie tourmentée et marquée par une extraordinaire exigence éthique. Le livre retrace la vie de Wittgenstein et son développement intellectuel parallèlement, en alternant les épisodes vécus et une présentation des principaux aspects de sa philosophie : le dicible et l’indicible, l’éthique, l’esthétique, les jeux de langage.
« Ses écrits théoriques, de par leur valeur littéraire et leur ‘ élévation ’ morale, exigent une autre approche que celles des philosophes académiques ; la beauté abstraite de son écriture, simple et ramassée, l’énergie morale, le courage, l’exigence, la tension intellectuelle que l’on sent à chaque ligne demandent qu’on les aborde comme on aborderait ceux d’un poète, d’un mystique ou d’un moraliste. »
Christiane Chauviré :
née en 1945, philosophe. Spécialiste de Wittgenstein, elle lui a consacré de nombreux ouvrages. Elle a aussi écrit sur Pierce, William James et Hofmannstahl.
Biographie intellectuelle de référence, le Ludwig Wittgenstein de Christiane Chauviré est l’introduction la plus claire et la plus incisive à la pensée de cette figure rebelle de la philosophie du vingtième siècle. C’est aussi le récit d’une vie tourmentée et marquée par une extraordinaire exigence éthique. Le livre retrace la vie de Wittgenstein et son développement intellectuel parallèlement, en alternant les épisodes vécus et une présentation des principaux aspects de sa philosophie : le dicible et l’indicible, l’éthique, l’esthétique, les jeux de langage.
« Ses écrits théoriques, de par leur valeur littéraire et leur ‘ élévation ’ morale, exigent une autre approche que celles des philosophes académiques ; la beauté abstraite de son écriture, simple et ramassée, l’énergie morale, le courage, l’exigence, la tension intellectuelle que l’on sent à chaque ligne demandent qu’on les aborde comme on aborderait ceux d’un poète, d’un mystique ou d’un moraliste. »
Christiane Chauviré :
née en 1945, philosophe. Spécialiste de Wittgenstein, elle lui a consacré de nombreux ouvrages. Elle a aussi écrit sur Pierce, William James et Hofmannstahl.
La philosophie de l’art de Wittgenstein est délibérément provocatrice,
et concerne d’ailleurs une élite faite d’amateurs avertis, de mélomanes
ou de professionnels : « Le sujet (l’Esthétique) est très vaste et tout
à fait mal compris, autant que je puisse le voir ». Il s’agit d’abord
de dissiper les fausses évidences, de démystifier le « jugement de goût
», ou la psychologie expérimentale relative à l’expérience esthétique,
mais aussi le trouble induit par les images inscrites dans notre langage
qui nous portent à philosopher : ainsi du platonisme vers lequel nous
poussent les substantifs comme « beauté ». Wittgenstein nous propose une
enquête grammaticale sur les mots de l’art, et substitue au platonisme
des théories esthétiques une conception démystifiée où comprendre l’art
veut dire entendre un thème musical - comme (une valse, une marche) ou
voir un tableau comme - (un tableau de genre ou une nature morte),
conception issue d’une philosophie des aspects.
Christiane Chauviré
est professeur honoraire de l’Université de Paris 1 Sorbonne. Elle est
l’auteur de plusieurs ouvrages sur Wittgenstein et Peirce.
Le mental et le social
Bruno Ambroise & Christiane Chauviré (eds.)
Raisons Pratiques 23
Ehess
2013
Présentation de l'éditeur
Synthèse des courants qui, en philosophie et en
sciences humaines, ont mis en évidence l’articulation étroite du mental
et du social., ce livre esquisse une théorie sociale du mental et va à
l’encontre de nombre de conceptions en vogue.
L’esprit n’est pas tant une entité fantomatique qu’une modalité de
l’action et de l’interaction avec l’environnement, qu’il soit naturel ou
social. Il ne s’agit pas de nier l’existence des processus et des états
mentaux, mais plutôt de contester la vertu explicative du recours à de
tels processus ou états : les invoquer dans une explication du
comportement n’élucide pas le mental, car seule une grammaire des
capacités mentales peut le faire. L’analyse grammaticale des termes
mentaux de notre vocabulaire ordinaire fait en effet voir l’esprit comme
un faisceau de capacités qui se déploient dans les pratiques et la
communication.
Une telle conception sociale de l’esprit a été développée par
différentes approches en philosophie, et en sciences humaines et
sociales, notamment par Wittgenstein et les néo-wittgensteiniens, par
les pragmatistes américains, par les promoteurs de la psychologie et de
l’anthropologie écologiques, ou par ceux de la psychologie culturelle.
Elle permet d’ancrer l’esprit dans la nature d’une autre façon que les
courants néo-cartésianistes aujourd’hui florissants : l’esprit et ses
manifestations ne relèvent pas d’une sphère sui generis close sur
elle-même, mais se déploient comme des modalités des pratiques humaines
et sociales.
SOMMAIRE
B. Ambroise & C. Chauviré : Présentation
P.-H. Castel – Les "rituels pathologiques" des obsessionnels
B. Dupret & L. Quéré – Erreur et dérangement mental
W. Feuerhahn – Instituer les "neurosciences sociales"
G. Garreta – Des causes du sens aux pratiques sociales. Dewey entre Wittgenstein et Malinowski
M. Girel – Peirce et l’articulation sociale du doute
S. Laugier – Le sujet et le public. Une conception ordinaire de l’esprit
M. Le Du – Anthropologie et relations internes
P. Livet – Le traitement du vague et les conditions d'une théorie sociale du mental
N. Mariot & W. Lignier – Où trouve-t-on les moyens de penser ?
F. Parot – Entre causes mentales et causes sociales
A. Pustilnik – Violence sur le cerveau (traduction)
H. Putnam – Le réductionnisme et la nature de la psychologie
C. Travis – La nature sociale de la pensée
Retour à Dewey, comme on disait naguère « retour à Kant », ou «
retour à Freud » ? Si retour il y a, c'est d"abord à une œuvre. Celle de
John Dewey, figure de proue du pragmatisme, continue de nous étonner. Expérience et Nature,
son grand livre de 1925 récemment traduit en français, frappe par son
ambition métaphysique. Il anticipe aussi de quelques années le travail
de démontage mené par Wittgenstein sur les faux problèmes de la
philosophie traditionnelle. Le double éclairage offert dans ce numéro
par Christiane Chauviré et Stéphane Madelrieux est complété par la
traduction inédite d’un texte de Dewey qui nous place au cœur de son
projet. Avec cette thèse aussi décisive qu’étrange : les choses sont
telles qu’elles sont « expériencées ».
Sommaire
Présentation
John DEWEY :Le postulat de l’empirisme immédiat
Texte inédit en français précédé d’une présentation de Stéphane Madelrieux
Christiane CHAUVIRÉ: Expérience et Nature. Wittgenstein lecteur de Dewey ?
John Dewey, Expérience et Nature
Stéphane MADELRIEUX: Méthode ou métaphysique ? L’empirisme pragmatique de John Dewey
John Dewey, Expérience et Nature
*
Thierry HOQUET: « D’où sors-tu ? » Femmes et femelles au prisme de la génération
Sylviane Agacinski, Femmes entre sexe et genre
Anoush GANJIPOUR: La philosophie comme expérience de l’immortalité
Christian Jambet, Qu’est-ce que la philosophie islamique ?
*
NOTES
Jean-Michel RABATÉ : Entre jubilation et mélancolie, le soleil noir de SolèneFrançois Dominique, Solène
Christian GODIN : L’autre panthéon de Malraux
Charles-Louis Foulon, Janine Mossuz-Lavau, Michaël de Saint-Cheron (éd.), Dictionnaire Malraux
*
Tables des matières de janvier-février 2012 à décembre 2012 Tome LXVIII, du n° 776-777 au n° 787
Lectures de Wittgenstein
Sous la direction de
Christiane Chauviré et Sabine Plaud
Ellipses
2012
Présentation de l'éditeur
Longtemps tenu pour un auteur ésotérique, Wittgenstein est aujourd’hui
une référence centrale dans la vie intellectuelle, et il ne s’agit plus
d’un simple effet de mode. Son œuvre est présente dans le paysage
international, non seulement en philosophie, mais aussi en sciences
humaines et sociales : la sociologie, l’anthropologie, la philosophie du
droit et de l’économie s’en inspirent. Elle a largement débordé le
monde anglophone, où elle façonne une partie de la réflexion depuis plus
d’un demi-siècle. Pourtant, l’appréhension philosophique de cette œuvre
est loin d’être univoque, puisque l’on a assisté, depuis la mort de
Wittgenstein en 1951, à une série de lectures divergentes de ses textes,
dont les plus prégnantes méritent d’être ici expliquées. Les points de
vue sur Wittgenstein se sont par ailleurs multipliés : d’abord lu dans
les années 1950-1960 comme philosophe avant tout logicien, en fonction
du Tractatus et dans le sillage de ses maîtres Frege et Russell, comme
mystique ou comme philosophe du langage, au vu de sa « seconde »
philosophie, il apparaît ensuite comme l’auteur d’une œuvre complexe et
multidimensionnelle touchant à des questions de philosophie générale
(expérience, signification, réalité, etc.). Le présent ouvrage se donne
pour tâche de cartographier ce réseau complexe qu’est la philosophie de
Wittgenstein, d’abord en présentant les grands textes et les thèmes
majeurs qui ont jalonné son parcours philosophique, puis en introduisant
aux différentes lectures qui en ont été proposées dans la tradition
interprétative.
Hans-Johann Glock Qu'est-ce que la philosophie analytique? trad. de l'anglais par Frédéric Nef
Gallimard
2011
Présentation de l'éditeur
Depuis plus d'un siècle, elle domine la philosophie, l'obligeant à prendre parti sur chacune de ses propositions, sur chacun de ses questionnements : la
philosophie analytique est une donnée majeure de la vie des idées comme des sciences les plus avancées. Et pourtant, nul n'a su ni ne saurait en donner une définition unitaire. Glock montre ici l'inanité de telles tentatives et la fécondité d'une approche dans le temps d'une philosophie en dialogue avec les autres courants, échangeant thèmes et perspectives, portée par des générations qui renouvellent leurs objets, questions et préoccupations.
Il croise donc l'histoire (mathématiques et logique ; la révolte contre l'idéalisme ; le tournant linguistique ; l'évolution du langage à l'esprit), la géographie (racines germanophones ; empirisme britannique contre romantisme germanique), l'étude des doctrines et sujets (la croisade contre la métaphysique ; philosophie et science), voire la méthode et le style ou bien encore les rapports entre éthique et politique (la philosophie analytique ignore-t-elle l'éthique et la théorie politique ? Est-elle moralement neutre et conservatrice ? progressiste et source d'émancipation ? un antidote à l'idéologie ?).
À l'arrivée, il y a non pas un tableau statique, mais la restitution d'une philosophie en mouvement.
Wittgenstein et les questions du sens, L'art du Comprendre N° 20, Juillet 2011
Christiane Chauviré (dir.)
Présentation de l'éditeur
Ludwig Wittgenstein est ce penseur original et profond, largement revendiqué par la modernité philosophique.
Il l'est au titre de son appartenance initiale à la rénovation de la logique et de la philosophie réalisée par Frege et Russell, au titre de sa postérité (positivisme logique viennois, pensée anglo-saxonne), mais aussi pour son oeuvre ultérieure, largement diffusée dans la philosophie du XXe siècle, tout aussi radicale en son projet de débusquer les impasses du sens, dans la veine d'un Brentano ou d'un Mach qui auraient pratiqué Russell, Schlick, et Carnap.
Cette seconde philosophie ouvre la voie à une conception opératoire de la signification en termes d'usage. Elle se défie des ambitions démesurées de la métaphysique ou de certaines prétentions abusives de l'herméneutique, toutes deux à rapporter aux aspects de leur formulation. Le présent numéro de L'Art du Comprendre, riche de lectures précises et heuristiques de l'oeuvre, prend aussi en compte des influences sur elle ou des rapprochements parfois insuffisamment considérés, de Goethe à Nietzsche, Spengler ou Heidegger...
Il tente d'offrir ainsi le parcours réflexif d'une pensée forte qui rejoint par le biais des contextes et des formes problématisées du langage le mouvement de la vie qui les sous-tend.
Dans l’introduction, les auteurs rappellent que Bourdieu a souvent déploré
le faible écho rencontré par ses idées ; même si cette plainte peut
paraître sinon infondée du moins excessive, les auteurs estiment que, compte
tenu de la complexité de l’œuvre de Bourdieu, du fait tant des concepts qu’il
utilisait que de la langue, parfois « difficile » qu’il employait, la
diffusion (et, éventuellement la discussion) de cette œuvre exige des
éclaircissements.
Eclaircissements qu’ils se proposent de donner dans ce Dictionnaire qui
s’efforce de « donner à voir les implications théoriques et les fondements
anthropologiques » d’une sociologie et d’une anthropologie qui entendaient
produire des « effets de rupture et de dépassement des problématiques
antérieures ». Ceci afin, aussi, de mettre en évidence « l’identité
conceptuelle » propre de la pensée de Bourdieu. D’« Action » à
« Violence symbolique », en passant par « Capital »,
« Champ », « Classe », « Déterminisme »,
« Doxa », « Habitus », « Illusio »,
« Pouvoir symbolique », « Reproduction » ou encore
« Sens pratique », les principaux concepts de la sociologie de
Bourdieu sont définis, expliqués et illustrés par des exemples d’utilisation.
Un très utile instrument de travail, aux étudiants en sociologie et aussi
aux enseignants de SES.
Dictionnaire Bourdieu Auteur : Chauviré, Chevallier
Editeur : Ellipses Marketing
(Version revue et augmentée du vocabulaire de Bourdieu par Chauviré et Fontaine)
Date de parution : 25/04/2010
Texte de présentation du Dictionnaire (Merci à Stéphane Chevallier, G.Q.)
« Il faut prendre les concepts au sérieux […]. » (QS, 121)
« Pour un tas de raisons - notamment parce que ceux qui auraient pu y être attentifs, comme les philosophes, n’ont pas voulu les voir, mais aussi et surtout parce qu’elles étaient occultées par ce qui était perçu comme la dimension politique, critique, voire polémique de mon travail -, les implications théoriques, les fondements anthropologiques - la théorie de la pratique, la philosophie de l’action, etc. - de mes recherches sont passées presque complètement inaperçues en France » (R, 134). Sans doute doit-on relativiser quelque peu la validité de ce jugement désabusé de Bourdieu à l’égard de la réception française de son œuvre théorique en rappelant qu’il est daté du séminaire de Chicago de l’hiver 1987. Durant la dernière décennie de sa vie, qui fut aussi la dernière de son siècle, l’auteur du Sens pratique a en effet activement œuvré à la reconnaissance de l’intérêt, pour la connaissance anthropologique, de l’idée de l’homme et de l’action humaine qui se dégageait de son travail sociologique. L’écho rencontré par des textes à dimension plus ouvertement théorique comme Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action ou Méditations pascaliennes a permis que la discussion de la philosophie de Bourdieu ne soit plus seulement l’apanage de quelques grands esprits étrangers (Habermas, Taylor, Searle, etc.). Il reste qu’il n’est pas illégitime d’estimer que le compte n’y est toujours pas et que la réception de la pensée de Bourdieu demeure encore, à bien des égards, à venir.
Une telle affirmation peut sembler paradoxale pour qui a à l’esprit la place considérable occupée par Bourdieu dans la vie scientifique et intellectuelle depuis un demi-siècle. L’auteur du Sens pratique a non seulement profondément marqué les sciences sociales, transformant les pratiques de recherche (il suffit de songer, pour ne prendre que deux exemples particulièrement marquants, à la très large adoption des principes de « construction d’objet » ou d’« objectivation du sujet objectivant ») et suscitant un nombre impressionnant de recherches empiriques dans les domaines les plus variés, mais le paradigme qu’il a proposé, à partir des concepts d’habitus, de champ, de capital ou encore de stratégie, a rencontré un immense retentissement dans l’ensemble des champs de production culturelle. Pourtant, un moment dominante, en dépit, mais aussi en raison, des polémiques qui ont souvent contribué à en occulter l’intérêt réel et les intentions profondes, la pensée du sociologue a fini par être considérée à tort comme acquise. Avec le temps, son assimilation, sincère ou polémique, à une vulgate sommaire menace même de la faire définitivement disparaître derrière l’interprétation simpliste ou erronée de quelques concepts et de quelques titres de livres.
A leur manière, les travaux de sociologie qui se réclament de Bourdieu ne sont pas épargnés par ce danger qui consiste, dans leurs cas, à transformer le corpus conceptuel du fondateur en un dispositif théorique dogmatique, purement académique, appliqué de manière routinière à tous les champs de la recherche et de la production de connaissance sur le monde social. Si le paradigme ne cesse, aujourd’hui encore, d’activer de nombreuses recherches, la qualité de ces dernières exige qu’elles ne se contentent pas de faire un usage mécanique de son opus operatum, mais qu’elles s’efforcent d’en ressaisir le modus operandi. Pour ce faire, il convient de ne pas se contenter d’une appréhension superficielle et fétichiste des principaux concepts que Bourdieu nous a légués, il faut s’efforcer de redonner vie à son activité conceptuelle, ou, pour le dire autrement, à sa pratique philosophique. L’auteur du Sens pratique ne réclame, en effet, pas seulement à être lu comme le sociologue considérable qu’il a été, mais comme un grand philosophe, l’un n’allant en réalité pas sans l’autre. Car, s’il entretenait une relation complexe avec la philosophie, s’il souhaitait que celle-ci, en tant qu’investigation conceptuelle, s’efface dans son œuvre, ce n’était certainement pas pour en consacrer la disparition, mais parce qu’elle devait n’être présente qu’à l’état pratique, à travers la construction de modes de pensée directement opérant dans le travail sociologique.
Gestes théoriques précis, opérés dans un contexte théorique précis, pour répondre à des problèmes théoriques et empiriques précis, les concepts de la théorie de la pratique doivent, pour être réellement entendus et maîtrisés, être resitués en relation avec les mouvements de pensée en fonction desquels ils ont été construits. Le Dictionnaire Bourdieu ne peut évidement être qu’un modeste jalon de cette vaste entreprise d’éclaircissement conceptuel. Il ne revendique comme ambition, au regard du format qui est le sien, mais surtout de l’envergure de l’œuvre de Bourdieu, que de préparer le terrain, d’indiquer des directions essentielles à qui cherche à l’arpenter, c’est-à-dire à en comprendre la structure et à en mesurer l’ampleur. Privilégiant l’explicitation des intentions théoriques ayant conduit à l’invention de concepts (habitus, champ, illusio, etc.) ou au renouvellement de notions classiques issues de la tradition philosophique (le corps, la domination, le temps, etc.), il se veut, en effet, une voie d’accès privilégiée à la lecture éclairée de la sociologie de Bourdieu et à la découverte de la dimension majeure de la philosophie qu’elle engage.
Au premier abord, un tel projet semble se heurter frontalement à toutes les mises en garde du sociologue contre les dangers d’une approche scolastique - c’est-à-dire, en l’espèce, à la fois théorétique et scolaire - des concepts, la plus célèbre de ces mises en garde étant sans doute celle qui accompagnait la caractérisation de l’habitus dans Le Sens pratique : « Il faudrait pouvoir éviter complètement de parler des concepts pour eux-mêmes, et de s’exposer ainsi à être à la fois schématique et formel » (SP, 89, note 2). En prenant le parti de considérer les concepts de Bourdieu en eux-mêmes et pour eux-mêmes, il est certain que nous nous exposons, d’une part, à trahir la richesse d’une pensée qui se voulait à la fois systémique, ses principales notions ne se définissant qu’à l’intérieur du système qu’elles constituent, et plastique, ses mêmes notions étant suffisamment évolutives pour prétendre s’adapter à l’investigation empirique ; d’autre part, à transformer des instruments de pensée construits pour et par la recherche en objets formels taillés pour la glose, pour le commentaire académique ou même mondain.
Bourdieu n’a eu de cesse de rappeler que la posture de lecteur, comme celle d’exégète, instaure un rapport abstrait et décontextualisé au concept, dont elle encourage la réification et la fossilisation. Moins encore qu’une autre, sa pensée n’est conçue pour être disséquée en laboratoire ou exposée dans un musée. Contre la perspective de tels enfermements, le sociologue mettait en avant le caractère instrumental, perfectible et ouvert des concepts qu’il construisait. Il aimait, pour illustrer cette conception, reprendre la métaphore de Wittgenstein et affirmer qu’il s’efforçait de constituer une « boîte à outils théorique ». De même que c’est à l’usage, en pratique, que l’on découvre la qualité d’un outil, c’est à l’usage, en pratique, que l’on découvre la qualité d’un concept : « Il faut prendre les concepts au sérieux, les contrôler, et surtout les faire travailler sous contrôle, sous surveillance, dans la recherche. C’est ainsi qu’ils s’améliorent peu à peu, non par le contrôle logique qui les fossilise. » (QS, 121). Pour Bourdieu, les concepts ne sont donc pris au sérieux qu’en tant qu’ils participent d’une théorie appliquée, qu’ils sont inséparables d’activité scientifique d’expérimentation et d’observation qui permet d’en évaluer effectivement les effets d’intelligibilité.
Le lecteur du Dictionnaire Bourdieu doit donc être averti des limites inhérentes à l’exposé théorique de concepts savants créés pour être mis au travail dans la pratique scientifique. Il n’en reste pas moins qu’il ne peut manquer d’y avoir du sens à parler des concepts en eux-mêmes, comme l’a d’ailleurs fait longuement Bourdieu lui-même dans les nombreux textes sur lesquels s’appuie, en prenant le parti de les citer abondamment, la rédaction de ce dictionnaire. En premier lieu parce que la réalité de la recherche scientifique l’exige, dans la mesure où, même si le contrôle de la dimension opératoire et fonctionnelle du concept échoit, en définitive, au travail d’expérimentation du chercheur, ce dernier ne peut compter sur cette pratique elle-même pour s’auto-interpréter et se transmettre ; ou, pour le dire autrement, parce qu’il faut bien établir la connaissance des outils et en enseigner le mode d’emploi avant de pouvoir en évaluer l’usage. En second, parce la science de l’homme que pratiquait Bourdieu a débouché sur des prises de positions philosophiques dont il est essentiel de donner à voir « les implications théoriques et les fondements anthropologiques ». A l’exemple de la notion d’habitus, la plupart des notions fondamentales de la pensée de Bourdieu présentées dans ce dictionnaire dérivent de ou sont en dialogue avec la tradition philosophique. En cherchant à construire une sociologie et une anthropologie capable de dépasser à la fois le structuralisme et la phénoménologie, Bourdieu a abordé et traité, avec une originalité qui n’est pas étrangère à son effort pour s’abstraire du « point de vue scolastique », la plupart des questions classiques de philosophie générale. Et, en définitive, les effets d’intelligibilité produits par le dense réseau de concepts qu’il a progressivement élaboré ont non seulement représenté des effets de rupture et de dépassement de problématiques antérieures, mais ont contribué à forger une philosophie qui, même si elle est présentée par son auteur comme une philosophie négative, ne peut manquer d’avoir sa propre identité conceptuelle. En dépit de sa défiance à l’égard du théoricisme, Bourdieu savait que le travail du concept appelle de lui-même un travail sur le concept et que celui-ci comporte son propre effet d’intelligibilité. De ce point de vue aussi, il est important de prendre les concepts au sérieux.
Christiane Chauviré Wittgenstein en héritage. Philosophie de l'esprit, épistémologie, pragmatisme Kimé, 2010
Présentation de l'éditeur
"La philosophie a perdu son aura" déclare Wittgenstein à ses étudiants de Cambridge en 1930, au moment même où Walter Benjamin évoque la perte d'aura de l'art. Il s'est produit selon le philosophe viennois une "torsion" dans l'histoire de la philosophie, qui se trouve coïncider avec l'avènement de ces Temps Modernes auxquels il ne souscrit qu'avec résignation. La nouvelle philosophie a selon lui le même rapport avec l'ancienne que la chimie avec l'alchimie, car il existe dorénavant une méthode philosophique, un savoir faire bien délimité, et du même coup des philosophes "de métier". Cette professionnalisation est en même temps une "réduction" : "Philosophy is now being reduced to a matter of skill", et, ajoute-t-il avec une tonalité à la Spengler, "c'est un phénomène caractéristique d'une époque de culture déclinante ou sans culture" ;en effet" une fois la méthode trouvée, les possibilités pour la personnalité de s'exprimer sont corrélativement restreintes". Pourquoi Wittgenstein est-il si ambivalent sur cette philosophie désenchantée, modeste, déflationniste, des Temps modernes, qui est aussi en partie la sienne? Plus que jamais, donc, il nous faut nous poser la question, non de l'héritage laissé par Wittgenstein - il est immense -, mais de la bonne façon, pour nous, d'en hériter.
Christiane Chauviré enseigne la philosophie de la connaissance et du langage à l'UFR de Philosophie de Paris1-Panthéon-Sorbonne. Auteur de plus d'une quinzaine de livres, elle en a publié six sur Wittgenstein (dernièrement L'immanence de l'ego, PUF, 2009), et a édité ou co-édité trois volumes sur cet auteur (Lire le Tractatus logico-philosophicus, Vrin, 2009).