"Je ne dis pas que l’État est la solution de tous les problèmes, mais l’État est une des seules armes que nous ayons pour contrôler toutes sortes de fonctionnement et de processus tout à fait vitaux, et en particulier tous ceux qui touchent à l’intérêt général et aux services publics. Je suis tout à fait favorable à la création d’un État transnational ou mondial. Mais, dans l’état actuel, c’est une utopie. Cela dit, la taxe Tobin, c’est un pas vers l’État mondial. Keynes disait déjà qu’il fallait faire une banque mondiale, ce qui va dans le sens de l’État mondial. Et il faudrait ensuite pouvoir contrôler cette banque, et prélever les impôts pour l’alimenter. Mais peut-être est-ce une utopie un peu folle. En attendant cet État mondial, je pense que les États nationaux sont le seul instrument que nous ayons pour opérer une redistribution raisonnable des revenus des plus riches aux plus pauvres, pour égaliser les chances d’accès à l’économie, à la culture. Donc, on ne peut dire qu’on va se passer de l’État.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les conséquences de la destruction de l’État, on ne les verra que dans vingt ans. Par exemple, dans vingt ans on dira que le taux de cancer a augmenté dans les villes en liaison avec la pollution. Je trouve anormal que les médecins ne le disent pas maintenant. (On commence à dire très prudemment que le taux d’asthmatiques parmi les enfants a très fortement augmenté en liaison avec la pollution.)"
Bourdieu, Entretien du 26 janvier 2000 par Bertrand Chung, Mondialisation et domination : de la finance à la culture, Cités, 2012/3 (n° 51), Bourdieu politique , PUF, 2012, p.133

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samedi 9 décembre 2017

Une critique de solitude‪. Entretien avec Pascale Casanova réalisé par Yves Lacascade


"Pascale Casanova − Je crois que je fais partie des gens qui ont été totalement transformés par leur rencontre avec PB. Il s’est beaucoup intéressé à ma situation à France Culture qui était, comme je te l’ai expliqué, assez dominée et difficile. À son contact, j’ai donc opéré une espèce de « (re)conversion intellectuelle », moi qui étais littéraire. Il m’a proposé un sujet de thèse et je me suis inscrite avec lui. J’ai été suivre ses cours au Collège de France et je suis un peu entrée dans sa « tribu ». Il était très enthousiaste, se mettait au boulot tout de suite, te parlait très bien de ce que tu faisais. Il donnait l’impression de s’intéresser à des choses auxquelles personne d’autre ne s’intéressait, mais qui étaient justement les plus importantes. Il s’imprégnait de tout. Voir un grand intellectuel au travail, ça t’apprend à travailler. Tu découvres que c’est sérieux, que ça ne rigole pas. Il m’a enseigné le réalisme du travail intellectuel : comment on se met au travail, comment on écrit et que ce n’est pas du blablabla abstrait et sans enjeu, que ce sont des choses très concrètes et qui comptent. C’est ce que j’ai compris avec lui. On retrouve d’ailleurs ce même « réalisme » dans son rapport avec la littérature en tant qu’objet sociologique, ce refus du mysticisme ou de la mythologie, attitude qui déplait beaucoup aux littéraires mais qui pourtant n’a rien d’antilittéraire. Il ne rend pas la littérature moins intéressante, bien au contraire, en montrant par exemple ce qu’elle peut avoir de révolutionnaire ou d’extraordinaire, au sens propre. Je suivais ses conseils, par exemple : « Ne lisez pas, vous lirez après », pour ne pas s’empêcher de réfléchir par soi-même. C’est quand même beaucoup, dans la vie, de rencontrer quelqu’un qui vous permette de penser des choses que l’on ne s’autorisait pas à penser avant. Il disait aussi : « On ne sait pas exactement ce qu’on fait quand on écrit et ce n’est qu’après-coup qu’on comprend vraiment ce que l’on a fait. »" Pascale Casanova, in   Une critique de solitude‪. Entretien avec Pascale Casanova réalisé par Yves Lacascade, Journal des anthropologues, 2017/1 (n° 148-149), p. 183-202.