Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


mardi 2 mars 2010

Actes de la recherche en sciences sociales, n°181-182, Les partitions du goût musical



















Extrait
« Le goût classe, et classe celui qui classe », montrait PB dans La Distinction à la fin des année 1970. Le goût n’est pas une simple affaire de tempérament individuel. Entre l’oeuvre et celui qui la goûte, toutes une série de médiations sociales s’intercalent : la trajectoire sociale du consommateur, les mécanismes de sociabilités qui se jouent, par exemple, dans les groupes des pairs, ou encore l’activité de tous les intermédiaires qui contribuent à former les goûts. C’est en se plaçant sur le terrain de la musique, que ce numéro d’Actes de la recherche en sciences sociales contribue à l’analyse du goût. Des exemples aussi différents que celui de la jazzophilie française ou de l’histoire de la samba au Brésil au cours du XXe siècle montrent, par exemple, comment les goûts se forment et se transforment, avec les « genres » auxquels ils s’attachent. Les analyses développées mettent particulièrement en lumière le rôle des « connaisseurs », les critiques savants aussi bien que, au XXe siècle, les programmateurs de radio et les professionnels du marché du disque, dans la définition des pratiques musicales légitimes et, bien souvent, corrélativement, dans la disqualification de pratiques d’écoute « amateurs ». Plusieurs articles rendent sensible à la concurrence qui se joue, de longue date, au sein des classes cultivées (et entre leurs différentes fractions) entre un goût « général » et un goût « savant » qui considère, de façon moins « hédoniste », que la compréhension des oeuvres nécessite une connaissance spécifique. Si le numéro aborde, à travers plusieurs objets empiriques, la formation d’un goût esthète ou/et savant, il n’ignore pas des pratiques musicales plus populaires et la relation spécifique qu’elles entretiennent avec le goût : le cas de la musique d’harmonie, par exemple, montre que le goût n’est pas toujours, pour les musiciens, la condition de la pratique. La question de l’éclectisme croissant du goût musical traverse également le numéro. Le penchant à l’éclectisme varie-t-il (dans son intensité comme dans ses formes) selon les catégories sociales ? Faut-il voir dans les progrès qu’il enregistre dans les milieux cultivés la fin d’une « parenthèse cultivée » qui s’est ouverte au XVIIIe siècle quand la musique s’est dotée, dans les catégories privilégiées, d’une tradition savante comparable à celle qui existait déjà dans d’autres domaines artistiques ?
C’est également à un retour réflexif sur la sociologie du goût, et peut-être plus généralement de la culture, que ce numéro convie. Les années 1960 ont marqué une étape importante en ce domaine, avec les premières grandes enquêtes empiriques et la mise au point d’analyses qui restent aujourd’hui des références cardinales. Depuis, des thèses concurrentes ont été défendues. Il reste à savoir si elles constituent des mises en question aussi radicales qu’on l’a parfois dit. Les développements de la sociologie du goût et, plus généralement de la culture, sur ces quarante dernières années invitent également à s’interroger sur les effets néfastes de la division du travail scientifique qui tend ordinairement à séparer l’analyse des biens culturels et celle de leur réception. Le numéro, à cet égard, montre tout l’intérêt d’une approche plus intégrée : c’est dans les relations entre ces deux dimensions que semblent se jouer quelques-uns des mécanismes les plus importants de la formation du goût musical.



au sommaire


4 La fabrique des goûts
Wenceslas Lizé et Olivier Roueff

12 Hédonismes et ascétismes musicaux au prisme de l’histoire
Entretien avec William Weber

18 Le savant et le général. Les goûts musicaux en France au XVIIIe siècle
William Weber

34 La montée des intermédiaires. Domestication du goût et formation du champ du jazz en France, 1941-1960
Olivier Roueff

60 Le goût jazzistique en son champ. L’espace parisien de la jazzophilie
Wenceslas Lizé

88 Les métamorphoses de la légitimité. Classes sociales et goût musical en France, 1973-2008
Philippe Coulangeon

106 Quand le goût ne fait pas la pratique. Les musiciens amateurs des orchestres d’harmonie
Vincent Dubois, Jean-Matthieu Méon et Emmanuel Pierru

126 Le goût de ces choses bien à nous. La valorisation de la samba comme emblème national (Brésil, années 1920-1940)
Vassili Rivron

142 Lectures Critiques À l’écoute du rap : une politique du corps chantant
Olivier Roueff

146 Lectures Critiques Distinction studies
Julien Duval

http://www.arss.fr/

Aucun commentaire: