Pierre Bourdieu, in Pour un mouvement social européen,
Le Monde Diplomatique, juin 1999 — Pages 1, 16 et 17, aussi in Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, p. 13-23

"L'histoire sociale enseigne qu'il n'y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l'imposer ( et que ce n'est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd'hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l'économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité ). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d'une Europe policière et pénitentiaire ( déjà très avancée ) et d'une Europe militaire ( conséquence probable de l'intervention au Kosovo ), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. "


mercredi 17 octobre 2012

Séminaire: "Penser l’État avec Pierre Bourdieu" (CERAPS, CURAPP-ESS, CLERSE), 2012-2013

Séminaire inter-laboratoires interdisciplinaire sur "Penser l’État avec Pierre Bourdieu" entre le CERAPS (UMR 8026, Lille), le CURAPP-ESS (UMR 7319, Amiens) et le CLERSE (UMR 8019, Lille).
L’objet de ce cycle de séminaires est de réunir des économistes, historiens, juristes, philosophes, politistes, sociologues en vue de « penser l’État à partir de Bourdieu ». Il s’agit de créer un lieu de réflexion et un terrain d’échanges interdisciplinaires pour y croiser les regards et les approches de diverses sciences sociales sur la question étatique :
Qu’est-ce que l’État ? Qu’est-ce que penser l’État ? Qu’est-ce que la « pensée d’État », quelle est son autorité et comment se déploie-t-elle ? Dès lors, comment, d’un point de vue épistémologique, appréhender l’État au moyen d’un discours à prétention scientifique alors même que l’État est souvent l’initiateur des savoirs qui le concernent ? Comment mobiliser l’ensemble (ou du moins une vaste partie) des disciplines des sciences sociales pour pouvoir mieux penser l’État de manière objective, c’est-à-dire nécessairement distanciée ou réflexive, puisque non empreinte des catégories de la pensée d’État qui s’imposent quasi spontanément à ceux qui vivent et pensent en son sein ?
Une double actualité éditoriale et politique compose en effet un contexte stimulant pour revisiter ce questionnement. La récente publication des cours Sur l’État de Pierre Bourdieu au Collège de France (1989-1992)[1], d’une part, et la crise globale qui éprouve le pouvoir souverain, d’autre part, offrent à la fois des outils conceptuels et des cas d’étude empiriques pour interroger cet objet de recherche (scientifique) et de lutte (sociale) qu’est l’État.
Destiné à l’ensemble des (enseignants-)chercheurs amenés à croiser cette figure incontournable qu’est l’État dans leur champ d’étude, ce séminaire intéressera également les doctorants et étudiants de deuxième cycle, ainsi qu’un public plus large concerné par les transformations de l’institution étatique, qu’il s’agisse d’élus locaux, de responsables associatifs, d’agents administratifs, ou de citoyens soucieux de comprendre les conditions d’exercice des pouvoirs publics. C’est pourquoi le programme des séances sera largement diffusé par voie d’affichage et par courrier électronique, et leur lieu de tenue alternera entre la MESHS, le CERAPS à Lille, le CLERSÉ à Villeneuve d’Ascq, et le Curapp-ESS à Amiens.
L’organisation des séances visera à animer une réflexion collective autour d’intervenants issus des différents laboratoires régionaux, mais ouverte à un plus large public qui pourra contribuer à la discussion. L’enjeu est ainsi de manifester la pertinence des travaux en sciences de l’homme et de la société pour penser les États contemporains.
Une attention toute particulière sera accordée aux apports des travaux de Pierre Bourdieu pour penser l’État. C’est notamment à partir de ses cours au Collège de France que notre réflexion collective se structurera. Non pas qu’ils constituent forcément un point de ralliement, mais ils offrent un carrefour où peuvent se rencontrer et dialoguer les différentes disciplines mobilisées dans notre cycle (science politique, sociologie, philosophie, économie, droit, etc.). Les thèmes que nous avons choisis pour les huit séances prévues se veulent ainsi le reflet de ce dialogue possible.
L’État sera, en effet, abordé sous de multiples facettes. Nous nous intéresserons en premier lieu aux multiples théories de l’État afin d’avancer sur ce qui pourrait en être une définition. Nous aborderons ensuite les questions liées à sa genèse historique et sociale, en suivant le fil de son institutionnalisation. Il sera aussi question du pouvoir de l’État, notamment de son pouvoir symbolique et de sa capacité à produire des normes, du droit, et des croyances. Nous nous pencherons sur les agents de l’État, ceux que Bourdieu a appelé ailleurs « la noblesse d’État »[2], et à leurs stratégies de reproduction dans l’espace bureaucratique. Nous terminerons par une réflexion sur l’État en ce qu’il peut être considéré comme un champ, c’est-à-dire non pas comme un bloc monolithique mais comme un espace d’oppositions, de confrontations, de luttes à la fois politiques et symboliques entre des agents et groupes sociaux dotés de propriétés sociales et de dispositions différentes, placés en concurrence pour le pouvoir de et sur l’État.
Ce programme de recherche nous semble requérir, de par son objet même, de rassembler les différentes disciplines parties prenantes du projet de ce séminaire. En effet, d’une part, la science politique se retrouve dans toutes les interrogations qui concernent l’exercice du pouvoir étatique. D’autre part, la sociologie est directement concernée par toutes les questions qui abordent notamment les représentations et les actions des agents d’État. L’Etat est justement un lieu essentiel de production de catégories de pensée et d’action (que l’on pense par exemple aux « Professions et catégories socio-professionnelles » – PCS, entrées dans le langage commun mais qui constituent d’abord une nomenclature administrative des activités productives à des fins statistiques). De même, l’économie, pour peu qu’elle attache de l’importance non pas seulement aux marchés mais aussi aux institutions qui les façonnent, trouve dans les questionnements sur l’État le moyen d’enrichir sa vision du pouvoir, des normes et des croyances dans l’économie et des réponses à la performativité de ses discours. C’est également en termes de normes – mais sans doute aussi de croyances – qu’une réflexion sur l’État intéresse évidemment le droit. Bien que ce processus de régulation sociale puise très largement sa normativité à la source étatique, il fait notamment face aujourd’hui à un désengagement de l’État, lequel se voit débordé dans son rôle d’édiction de normes à la fois par des formes de droit spontané, infra-étatique, et par les processus liés à l’internationalisation, la porosité accrue des ordres juridiques et la montée en puissance de la jurisprudence d’organes supra-étatiques. Enfin, la philosophie, outre qu’elle est souvent à l’origine des réflexions sur ce qu’est l’État et sa légitimité, trouve dans la confrontation avec les sciences sociales, qui disposent de savoirs positifs, la possibilité d’acquérir une plus grande réflexivité encore sur ses objets et ses approches. Confrontée à l’appropriation par l’État et ses mandants de la « pensée d’État », elle doit toujours se situer dans une distance – dans une position nécessairement critique – pour appréhender l’État sans être contaminée par ce qu’il pense de lui-même (à travers toutes les instances administratives chargées de le définir, de le maintenir et de le construire en le pensant). En ce sens, on s’interrogera aussi sur la possibilité pour la philosophie de penser l’État sans reprendre à son compte, de manière a-critique, les catégories de la pensée d’État et, à travers un examen réaliste de ses conditions de possibilité, de penser le pouvoir de l’État (son origine et sa provenance) et, à partir de là, la possibilité et les conditions de sa légitimité.
Ce séminaire vise donc à renouveler la pensée sur l’État, en s’appuyant sur les travaux les plus récents de P. Bourdieu, de manière à mobiliser l’ensemble des disciplines susceptibles, si cela s’avère légitime, de construire un savoir sur l’État qui ne soit plus une pensée d’État. Ce faisant, il réunira trois des laboratoires des régions Nord-Pas de Calais et Picardie parmi les plus reconnus sur ces questions, en essayant de cumuler les apports de l’interdisciplinarité qui fait déjà la marque de chacun (droit, science politique et sociologie pour le CERAPS ; économie et sociologie pour le CLERSÉ ; droit, science politique, sociologie et philosophie pour le CURAPP-ESS). Ce cycle de séminaires permettra donc d’amorcer un travail interdisciplinaire et inter-laboratoires qui pourra déboucher sur l’élaboration de projets de recherche communs. Les communications et discussions seront également valorisées sous la forme de publications dans des revues (la Revue française de socio-économie a déjà manifesté son intérêt) et de working papers. Elles pourront également donner lieu à des articles de vulgarisation. Enfin, sur un plan pédagogique, ce séminaire de recherche pourra être articulé avec des enseignements en master (par exemple, les étudiants du cours « Socio-histoire de l’État » en M1 Science politique-Action publique à l’université Lille 2, seront invités à participer aux séances et à en proposer une restitution) ; les doctorants des différents laboratoires seront étroitement associés à l’organisation de ce séminaire de recherche. De manière plus informelle, nous souhaitons que ce cycle contribue à tisser des liens plus étroits entre les disciplines et les équipes de nos laboratoires respectifs afin de repérer des complémentarités et des collaborations possibles.

[1]            Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012.
[2]            Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, 1989.

(source: CURAPP)
-----------

Aucun commentaire: