L’objet
de ce cycle de séminaires est de réunir des économistes, historiens,
juristes, philosophes, politistes, sociologues en vue de « penser l’État
à partir de Bourdieu ». Il s’agit de créer un lieu de réflexion et un
terrain d’échanges interdisciplinaires pour y croiser les regards et les
approches de diverses sciences sociales sur la question étatique :
Qu’est-ce que l’État ? Qu’est-ce que penser l’État ? Qu’est-ce
que la « pensée d’État », quelle est son autorité et comment se
déploie-t-elle ? Dès lors, comment, d’un point de vue épistémologique,
appréhender l’État au moyen d’un discours à prétention scientifique
alors même que l’État est souvent l’initiateur des savoirs qui le
concernent ? Comment mobiliser l’ensemble (ou du moins une vaste partie)
des disciplines des sciences sociales pour pouvoir mieux penser l’État
de manière objective, c’est-à-dire nécessairement distanciée ou
réflexive, puisque non empreinte des catégories de la pensée d’État qui
s’imposent quasi spontanément à ceux qui vivent et pensent en son sein ?
Une double actualité éditoriale et politique compose en effet un
contexte stimulant pour revisiter ce questionnement. La récente
publication des cours
Sur l’État de Pierre Bourdieu au Collège de France (1989-1992)
[1],
d’une part, et la crise globale qui éprouve le pouvoir souverain,
d’autre part, offrent à la fois des outils conceptuels et des cas
d’étude empiriques pour interroger cet objet de recherche (scientifique)
et de lutte (sociale) qu’est l’État.
Destiné à l’ensemble des (enseignants-)chercheurs amenés à croiser
cette figure incontournable qu’est l’État dans leur champ d’étude, ce
séminaire intéressera également les doctorants et étudiants de deuxième
cycle, ainsi qu’un public plus large concerné par les transformations de
l’institution étatique, qu’il s’agisse d’élus locaux, de responsables
associatifs, d’agents administratifs, ou de citoyens soucieux de
comprendre les conditions d’exercice des pouvoirs publics. C’est
pourquoi le programme des séances sera largement diffusé par voie
d’affichage et par courrier électronique, et leur lieu de tenue
alternera entre la MESHS, le CERAPS à Lille, le CLERSÉ à Villeneuve
d’Ascq, et le Curapp-ESS à Amiens.
L’organisation des séances visera à animer une réflexion collective
autour d’intervenants issus des différents laboratoires régionaux, mais
ouverte à un plus large public qui pourra contribuer à la discussion.
L’enjeu est ainsi de manifester la pertinence des travaux en sciences de
l’homme et de la société pour penser les États contemporains.
Une attention toute particulière sera accordée aux apports des
travaux de Pierre Bourdieu pour penser l’État. C’est notamment à partir
de ses cours au Collège de France que notre réflexion collective se
structurera. Non pas qu’ils constituent forcément un point de
ralliement, mais ils offrent un carrefour où peuvent se rencontrer et
dialoguer les différentes disciplines mobilisées dans notre cycle
(science politique, sociologie, philosophie, économie, droit, etc.). Les
thèmes que nous avons choisis pour les huit séances prévues se veulent
ainsi le reflet de ce dialogue possible.
L’État sera, en effet, abordé sous de multiples facettes. Nous nous
intéresserons en premier lieu aux multiples théories de l’État afin
d’avancer sur ce qui pourrait en être une définition. Nous aborderons
ensuite les questions liées à sa genèse historique et sociale, en
suivant le fil de son institutionnalisation. Il sera aussi question du
pouvoir de l’État, notamment de son pouvoir symbolique et de sa capacité
à produire des normes, du droit, et des croyances. Nous nous pencherons
sur les agents de l’État, ceux que Bourdieu a appelé ailleurs « la
noblesse d’État »
[2],
et à leurs stratégies de reproduction dans l’espace bureaucratique.
Nous terminerons par une réflexion sur l’État en ce qu’il peut être
considéré comme un champ, c’est-à-dire non pas comme un bloc
monolithique mais comme un espace d’oppositions, de confrontations, de
luttes à la fois politiques et symboliques entre des agents et groupes
sociaux dotés de propriétés sociales et de dispositions différentes,
placés en concurrence pour le pouvoir de et sur l’État.
Ce programme de recherche nous semble requérir, de par son objet
même, de rassembler les différentes disciplines parties prenantes du
projet de ce séminaire. En effet, d’une part, la science politique se
retrouve dans toutes les interrogations qui concernent l’exercice du
pouvoir étatique. D’autre part, la sociologie est directement concernée
par toutes les questions qui abordent notamment les représentations et
les actions des agents d’État. L’Etat est justement un lieu essentiel de
production de catégories de pensée et d’action (que l’on pense par
exemple aux « Professions et catégories socio-professionnelles » – PCS,
entrées dans le langage commun mais qui constituent d’abord une
nomenclature administrative des activités productives à des fins
statistiques). De même, l’économie, pour peu qu’elle attache de
l’importance non pas seulement aux marchés mais aussi aux institutions
qui les façonnent, trouve dans les questionnements sur l’État le moyen
d’enrichir sa vision du pouvoir, des normes et des croyances dans
l’économie et des réponses à la performativité de ses discours. C’est
également en termes de normes – mais sans doute aussi de croyances –
qu’une réflexion sur l’État intéresse évidemment le droit. Bien que ce
processus de régulation sociale puise très largement sa normativité à la
source étatique, il fait notamment face aujourd’hui à un désengagement
de l’État, lequel se voit débordé dans son rôle d’édiction de normes à
la fois par des formes de droit spontané, infra-étatique, et par les
processus liés à l’internationalisation, la porosité accrue des ordres
juridiques et la montée en puissance de la jurisprudence d’organes
supra-étatiques. Enfin, la philosophie, outre qu’elle est souvent à
l’origine des réflexions sur ce qu’est l’État et sa légitimité, trouve
dans la confrontation avec les sciences sociales, qui disposent de
savoirs positifs, la possibilité d’acquérir une plus grande réflexivité
encore sur ses objets et ses approches. Confrontée à l’appropriation par
l’État et ses mandants de la « pensée d’État », elle doit toujours se
situer dans une distance – dans une position nécessairement critique –
pour appréhender l’État sans être contaminée par ce qu’il pense de
lui-même (à travers toutes les instances administratives chargées de le
définir, de le maintenir et de le construire en le pensant). En ce sens,
on s’interrogera aussi sur la possibilité pour la philosophie de penser
l’État sans reprendre à son compte, de manière a-critique, les
catégories de la pensée d’État et, à travers un examen réaliste de ses
conditions de possibilité, de penser le pouvoir de l’État (son origine
et sa provenance) et, à partir de là, la possibilité et les conditions
de sa légitimité.
Ce séminaire vise donc à renouveler la pensée sur l’État, en
s’appuyant sur les travaux les plus récents de P. Bourdieu, de manière à
mobiliser l’ensemble des disciplines susceptibles, si cela s’avère
légitime, de construire un savoir sur l’État qui ne soit plus une pensée
d’État. Ce faisant, il réunira trois des laboratoires des régions
Nord-Pas de Calais et Picardie parmi les plus reconnus sur ces
questions, en essayant de cumuler les apports de l’interdisciplinarité
qui fait déjà la marque de chacun (droit, science politique et
sociologie pour le CERAPS ; économie et sociologie pour le CLERSÉ ;
droit, science politique, sociologie et philosophie pour le CURAPP-ESS).
Ce cycle de séminaires permettra donc d’amorcer un travail
interdisciplinaire et inter-laboratoires qui pourra déboucher sur
l’élaboration de projets de recherche communs. Les communications et
discussions seront également valorisées sous la forme de publications
dans des revues (la
Revue française de socio-économie a déjà manifesté son intérêt) et de
working papers.
Elles pourront également donner lieu à des articles de vulgarisation.
Enfin, sur un plan pédagogique, ce séminaire de recherche pourra être
articulé avec des enseignements en master (par exemple, les étudiants du
cours « Socio-histoire de l’État » en M1 Science politique-Action
publique à l’université Lille 2, seront invités à participer aux séances
et à en proposer une restitution) ; les doctorants des différents
laboratoires seront étroitement associés à l’organisation de ce
séminaire de recherche. De manière plus informelle, nous souhaitons que
ce cycle contribue à tisser des liens plus étroits entre les disciplines
et les équipes de nos laboratoires respectifs afin de repérer des
complémentarités et des collaborations possibles.
[1] Pierre Bourdieu,
Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012.
[2] Pierre Bourdieu,
La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, 1989.