Michel Foucault
Œuvres I, II
Gallimard
Bibliothèque de la Pléiade
2015
Présentation de l'éditeur
Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot, Philippe Chevallier, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart
Son œuvre, entre philosophie, histoire et littérature, est difficile à situer. Les disciplines traditionnelles peinent à la contenir.
Sa chaire au Collège de France s’intitulait «Histoire des systèmes de
pensée». Lui-même ne cessa jamais de relire Kant, Nietzsche, Heidegger,
mais il cite moins les classiques de la philosophie que d’obscurs
traités, règlements ou manuels conservés dans des fonds d'archives,
royaumes des historiens. Des historiens «professionnels» de son temps
Foucault partage d’ailleurs l’ambition : ouvrir l’histoire à de nouveaux
objets. Il reste que ce sont bien des problématiques philosophiques que
renouvellent ses «histoires» (de la folie, de la sexualité), ses
«archéologies» (des sciences humaines, du savoir), ses récits de
«naissance» (de la clinique, de la prison). «Et j'ai beau dire que je ne
suis pas un philosophe, si c'est tout de même de la vérité que je
m'occupe, je suis malgré tout philosophe.» Philosophe «malgré tout»,
Foucault a inventé une nouvelle manière de faire de la philosophie. Il
n’a pas apporté une pierre de plus à l’édifice compartimenté de la
pensée : en en abattant les cloisons, il en a bouleversé l’architecture.
Il a rendu les disciplines communicantes. Certains spécialistes n’ont
pas manqué de le lui reprocher.
Et la littérature? Ses livres sont
savants. Ils témoignent d’une érudition stupéfiante. Encore faut-il
donner forme à l’informe de l’archive. Les citations, le maillage de
références, la mise en scène d’épisodes historiques, tout, chez
Foucault, est déplié, exposé dans une écriture tour à tour baroque et
rigoureuse, austère et splendide, démesurée et classique. En
bibliothèque, il se sent porté par les mots des autres. Leur intensité
nourrit son écriture. «La lecture se prolonge, se renforce, se réactive
par l’écriture, écriture qui est elle aussi un exercice, elle aussi un
élément de méditation.» Le matériau des historiens et l’horizon tracé
par les philosophes s’augmentent chez lui d’une exigence littéraire
apprise auprès de Flaubert, Blanchot, Beckett. Le traiter de «styliste»
serait réducteur. Foucault, qui se disait artisan, est un écrivain.
Outre
un choix de textes brefs, articles, préfaces ou conférences, cette
édition rassemble tous ses livres personnels. Leur influence est
immense. Mais leur réunion ne vise pas à former une autobiographie
intellectuelle. «Je ne veux pas de ce qui pourrait donner l’impression
de rassembler ce que j’ai fait en une espèce d'unité qui me
caractériserait et me justifierait.» Voyons plutôt en elle ce que
Foucault disait d’Histoire de la folie en 1975 : «J’envisageais
ce livre comme une espèce de souffle vraiment matériel, et je continue à
le rêver comme ça, une espèce de souffle faisant éclater des portes et
des fenêtres…»