Pierre Bourdieu
Points de vue
Sous la direction de Simon Borja et Christian de Montlibert
du Croquant
Champ social
2022
Présentation de l'éditeur
Si la collection « Champ social » des éditions du Croquant réédite le
n°47-48 de février -mars 2015 consacré à Pierre Bourdieu de la revue
Regards sociologiques, c’est à la fois parce que ce numéro est devenu
introuvable, mais surtout parce qu’il rassemble un dossier d’une grande
diversité et d’une exceptionnelle densité.
La revue Regards sociologiques avait consacré un numéro à Pierre
Bourdieu pour honorer une dette symbolique à un chercheur dans lequel
elle se reconnaissait et qui l’avait soutenue dès ses débuts, mais
surtout parce qu’elle voyait, comme beaucoup d’autres, dans le travail
de Bourdieu une contribution majeure au développement de la sociologie.
Les contributions rassemblées dans cet ouvrage, agrémentées de
l’œuvre d’artistes qui se sont intéressés à Bourdieu, multiplient les
perspectives sur son œuvre : étude des conditions de production des
enquêtes, des concepts et des modèles, développement des concepts-clés,
construction d’un modèle cohérent de l’État, retour sur tel aspect de la
domination masculine, explicitation de ce qu’implique un engagement
politique réflexif, restitution de la vivacité de ses cours et de la
cérémonie de remise de la médaille d’or du CNRS, exploration des
rapports de Bourdieu avec l’œuvre de Mauss, de Wittgenstein et de Marx,
etc.
Un premier ensemble d’articles montre dans quelles conditions
Bourdieu réalise ses premiers travaux en Algérie où il est confronté aux
effets du colonialisme, du racisme et de la guerre. La contribution
d’Andrea Rapini retrace les déplacements de Bourdieu et de Sayad au
cours de leur enquête sur Le Déracinement. Elle est complétée
par un entretien de Tassadit Yacine avec Jacques Budin (un étudiant
enquêteur de l’équipe de Bourdieu et de Sayad). Christian de Montlibert
met en évidence un triple combat dans les travaux « algériens » de
Bourdieu : contre la méconnaissance des cultures qui coexistent alors en
Algérie, contre le mépris raciste et contre des conceptions politiques
dont il pensait qu’elles risquaient d’obérer l’avenir.
Dans le contexte des années 1980, Remi Lenoir s’interroge ensuite sur
« le dit et l’écrit » dans l’œuvre de Bourdieu : quel statut accorder
aux transcriptions de ses cours et séminaires ? Comment restituer par
écrit la vivacité verbale qui caractérisait Bourdieu enseignant ? À
propos du discours qu’il prononce à l’occasion de la cérémonie de la
remise de la médaille d’or du CNRS, Loïc Wacquant souligne l’accent
qu’il met sur les tensions entre science, autorité et pouvoir, la
puissance symbolique de l’État et les raisons qui conduisent le
sociologue à s’engager dans le débat civique.
Rémi Lenoir développe les différents niveaux impliqués dans le
concept de capital social et montre l’importance qu’a eue pour Bourdieu
l’œuvre de Mauss. À propos du concept d’habitus Gaspard Fontbonne met en
évidence les effets épistémologiques de la lecture de Wittgenstein.
Quant à la domination masculine, Rose-Marie Lagrave éclaire les
contradictions, paradoxes et malentendus engendrés par ce livre : il
faut tenir compte, selon elle, du contexte scientifique et du rapport de
Bourdieu aux recherches féministes.
Un autre ensemble de travaux présente son modèle d’analyse de l’État
et s’interroge sur l’engagement politique de Bourdieu. Patrick Champagne
analyse le cheminement de Bourdieu pour penser la construction de
l’État au fil d’un double processus de concentration des différentes
espèces de capital dans un petit nombre de mains. En grande partie par
le système scolaire, l’État unifie, homogénéise, standardise les
manières de faire et de penser. À propos d’une intervention de Bourdieu
sur la crise de l’État, Rémi Lenoir souligne l’importance qu’il
attribuait aux transformations des représentations des agents dominants.
Lucien Braun, alors directeur des Presses Universitaires de Strasbourg,
questionne Bourdieu sur l’avenir de l’autonomie universitaire dans un
contexte où l’édition universitaire est de plus en plus dépendante de
groupes financiers.
Cet ouvrage se clôture par des analyses de la dimension critique de
la sociologie de Pierre Bourdieu qui n’a pas cessé d’insister sur la
nécessité d’une démarche réflexive. Après avoir rappelé les prises de
position « messianiques » de Marx sur l’avènement d’une société sans
classes, Gérard Mauger souligne l’importance accordée par Bourdieu au «
travail de représentation » dans toutes mobilisations collectives, à
commencer par celle du « peuple », objet de prédilection pour des
intellectuels. Après avoir rappelé les confusions autour de
l’appellation « sociologie critique », Louis Pinto montre qu’elle n’est
ni un accessoire, ni un abus de pouvoir, mais une sorte de nécessité qui
conduit à s’interroger premièrement sur les pouvoirs, les limites et
les prétentions de la connaissance, deuxièmement sur les capacités à
dire le vrai des connaissances « indigènes » , troisièmement sur les
effets de dévoilement de l’ordre social.
Enfin ce livre est ponctué par le travail de deux artistes, Joëlle
Labiche et Yves Carreau, qui offrent leurs interprétations des «
regards » de Pierre Bourdieu : de ceux de prédécesseurs, de
contemporains et de membres de ses équipes de travail.
Liste des auteurs : Lucien Braun, Jacques Budin, Patrick Champagne,
Gaspard Fontbonne, Rose-Marie Lagrave, Remi Lenoir, Gérard Mauger,
Christian de Montlibert, Louis Pinto, Andrea Rapini, Loïc Wacquant.
Illustration de Joëlle Labiche et Yves Carreau.